Sharon de Bruxelles

REFUZNIKS. Dire non à l’armée en Israël.

REFUZNIKS. Dire non à l’armée en Israël.

Entretien avec le photographe Martin Barzilaï

Martin Barzilai est photojournaliste, il enseigne aujourd’hui la photographie à Paris. Il a récemment publié un livre “Refuzniks. Dire non à l’armée en Israël” dans lequel il tire le portrait de jeunes et moins jeunes qui refusent (la longue) obligation militaire[1] qui a cours en Israël. La force du livre repose sur le souci de comprendre et d’exposer les trajectoires de celles et ceux qui font ce choix dans un pays en état d’urgence permanent, où l’armée est vue comme le garant de la sécurité et le fait de la servir comme un geste patriotique. Leur refus, qui témoigne d’un courage certain, les expose à des mesures de répressions et à une forme d’ostracisme.

Refuzniks. Dire non à l’armée en Israël”, le livre de Martin Barzilai, préfacé par le cinéaste Eyal Sivan et édité par Libertalia, a reçu le soutien d’Amnesty International. Martin Barzilai sera le vendredi 9 mars à 20h15 à l’UPJB pour y   présenter son livre.

“Ce qui me lie à Israël, c’est un truc d’exilé permanent.”

Je suis né à Montevideo en 1971. Pour fuir les nazis, mon grand-père paternel, d’origine juive, a quitté Paris pour l’Uruguay en 1940. En 1972, j’ai un an et demi, mes parents, à cause de la situation politique, décident de quitter l’Uruguay. Ils se demandent s’ils vont aller en Israël ou en France et finissent par choisir Paris. Dans le bateau qui ramène mon père de Montevideo à Paris, au moment de croiser la route du bateau qui va en sens inverse, mon père se demande s’il part ou s’il revient…

Ce qui me lie à Israël, c’est ce truc d’exilé permanent. Salonique-Paris-Rio-Buenos Aires-Montevideo-Paris… Arriver en Israël, cela a dû représenter pour certains l’espoir de trouver enfin un pays où vraiment s’installer. Mais, entre ceux qui, à un moment de l’histoire, font ce choix-là et la géopolitique, il y a un gap énorme. En interviewant les refuzniks, j’ai compris qu’il y avait plusieurs sens au mot sionisme, parfois même contradictoires… La réalité à laquelle on est confronté en allant là-bas, la violence d’un état colonisateur, nous contraint à prendre position.

“Je me suis rendu compte du contraste qu’il y avait entre l’endroit où je logeais à Tel-Aviv et les rues de Gaza”

Je suis suis allé en Israël pour la première fois en 1993. J’ai rendu visite à un ami vidéaste, plutôt un opposant. Lui et d’autres amis se sont dit que, comme photographe, j’aurais certainement envie d’aller en Cisjordanie et à Gaza, alors que moi je ne venais pas du tout pour ça, je venais par curiosité. Mais j’ai quand même accepté. Je me suis alors rendu compte du contraste qu’il y avait entre l’endroit où je logeais à Tel-Aviv et les rues de Gaza. J’ai soudainement réalisé la situation dans laquelle vivaient les palestiniens.

“A l’époque c’était particulièrement dur, celui qui n’avait pas fait son service était considéré comme un handicapé”

Pendant ce voyage, j’ai rencontré un jeune de mon âge, même goûts musicaux, mêmes opinions politiques. Lui-même était d’origine argentine. Son père avait disparu, victime de la dictature. Ses frères, sa mère et lui étaient venus s’installer en Israël, dans un kibboutz. Il m’a raconté comment il avait refusé de faire son service militaire et comment il s’était fait passer pour fou. En rappelant son histoire et la perte de son père pendant la dictature en Argentine, il a prétendu qu’il faisait des cauchemars avec des uniformes… et l’armée n’a pas voulu de lui… En fait, il vivait très mal son statut d’exclu de l’armée par rapport à ses copains qui faisaient tous leur service. A l’époque, c’était particulièrement dur : si tu n’avais pas fait ton service, tu es considéré comme handicapé.

“On entendait peu parler de ce qui se passait du côté de l’opposition de la construction du mur côté israélien.”

Ensuite, il y a eu la construction du mur. Si on entendait parler de ce qui se passait du côté palestinien, on ne savait pas grand-chose de ceux qui, du côté israélien, s’opposaient à sa construction. Avec une copine, on a décidé de rencontrer et d’interviewer ceux qui, du côté israélien, soutiennent les palestiniens. Là, on a fait la connaissance de ActiveStills[2], un groupe de photographes militants. A l’époque, ils se mêlaient aux manifestations des palestiniens contre le mur, prenaient des photos des exactions commises par les soldats israéliens pour ensuite les coller dans les rues de Tel-Aviv. Cette action peut paraître assez anodine quand on sait que des villages comme Bilin[3] se trouvent à moins d’une heure de Tel-Aviv mais la plupart des israéliens ne veulent pas voir ce qui se passe là-bas, et leur imposer ces photos prend alors tout son sens…

“Tout cela m’intéressait parce que ça en disait long sur ce qu’est la société israélienne.

Les israéliens qui refusent de faire leur service militaire sont évidemment minoritaires et leur choix les marginalise. Mais ce choix n’est pas toujours motivé par des raisons politiques. Certains le font pour des raisons plus personnelles, par exemple parce que, homosexuels, ils craignent l’homophobie de l’armée. Ceux-là sont plus difficiles à rencontrer : contrairement aux autres, ils ne cherchent pas à médiatiser les raisons de leur refus, aujourd’hui encore, ils vivent dans la honte. Celles et ceux qui ont acceptés d’être photographiés, ce sont ceux qui ont décidé qu’ils quitteraient le pays un jour. Tout cela en dit long sur la société israélienne, et c’est évidemment ce qui m’intéresse …

[1]                L’obligation militaire en Israël, c’est 3 ans pour les garçons et 2 ans pour les filles, et l’objection de conscience n’existe pas

[2]                Site web du collectif de photographes: http://activestills.org/

[3]                Un des hauts lieux de la contestation contre le mur israélien en Cisjordanie occupée

Le “Etty Hillesum Youth Theater” à Jaffa. Un théâtre pour créer du lien

Le “Etty Hillesum Youth Theater” à Jaffa. Un théâtre pour créer du lien

La culture, le théâtre, comme outils de progrès et de mixité sociale pour populations défavorisées… Pas une mince affaire en Israël ! Voici l’expérience de Gal Hurvitz, une jeune metteure en scène israélienne.

Jaffa. Banlieue de Tel-Aviv? Ville pluriethnique? Mixte? Judéo-arabe? Palestinienne? Tenter de qualifier un territoire, c’est déjà prendre conscience des enjeux qui la sous-tendent. Cette ville qui a été un grand port régional à la fin de l’empire ottoman et sous mandat britannique est passée dans l’imaginaire collectif israélien en l’espace d’une vingtaine d’années, d’une portion de ville mal famée et délabrée – le « quartier arabe » de Tel-Aviv – à une ville branchée où “l’authenticité orientale” est encensée: restaurants de spécialités arabes ou méditerranéennes et autres bars à narguilés ou houmous y poussent comme des champignons. L’urbanisme néolibéral et la gentrification s’y sont fortement développés. Les prix de l’immobilier ont flambés. Les ménages à faibles revenus ont bien du mal à s’y loger et sont relégués dans des quartiers pauvres loin du centre névralgique de la ville. Les inégalités sociales étant intrinsèquement liées aux différences culturelles dans cette ethno-démocratie[1], des populations dites “défavorisées” issues de vagues d’immigrations successives y cohabitent: mizrahim (juifs orientaux), juifs d’Ethiopie, migrants non-juifs et palestiniens citoyens d’Israël.

C’est dans l’un de ses quartiers que j’ai rencontré Gal Hurvitz, une jeune metteur en scène israélienne. Quand on s’est rencontrées Gal craignait pour la pérennité de son projet naissant. Gal s’exprime très bien en français. Il faut dire qu’elle est allée à bonne école, elle a fait ses classes à Paris chez la metteur en scène Ariane Mnouchkine. Dès son retour en Israël, elle se demande comment adapter le Théâtre du Soleil au contexte israélien. Ce n’est pas une mince affaire quand on sait le peu d’argent alloué à la culture en Israël. Son objectif est de travailler avec des adolescents de quartiers défavorisés qui n’ont pas accès au théâtre: “J’ai voulu importer ce concept, que tout le monde apprenne la scénographie comme le jeu, le chant comme l’écriture théâtral et que tout le monde fasse tout à la fin. Mais je me suis dit que c’était trop facile de le faire pour des acteurs, j’ai voulu le faire avec des adolescents en difficulté, des ados qui n’ont pas de moyens et aucun autre moyen d’étudier la scénographie ni l’art ni le jeu  sans nous parce qu’il viennent de quartiers défavorisés ou de familles détruites (enfants de prostituées, de parents alcooliques, orphelins,…).”

 Grâce à sa détermination elle parvient à concrétiser son projet et obtient la mise à disposition par la municipalité d’un théâtre dans un quartier défavorisé de Jaffa. Le théâtre s’appellera « Etty Hillesum Youth Theater » du nom d’une jeune juive qui, à l’instar d’Anne Frank, a écrit sa vie  pendant la guerre avant d’être déportée:  “Quand j’ai développé le projet, j’ai lu un livre qui m’a beaucoup influencée et qui s’intitule “Etty Hillesum, une vie bouleversée” C’est une artiste, juive laïque qui a décrit sa vie à Amsterdam, raconté son cheminement spirituel et aidé les gens à travers l’art, l’écriture et l’amour de l’homme pendant les années atroces de la Shoah.”

L’objectif de Gal est d’offrir aux jeunes de Jaffa et du sud de Tel-Aviv, une formation culturelle de qualité et de créer des liens par la pratique du théâtre entre jeunes de toutes origines et confessions: “Le théâtre se trouve dans le quartier Daled de Jaffa au théâtre Ennis.  Ce quartier est un espace social comprenant une grande variété de populations avec lesquelles il est fascinant de travailler et qui génère et rend propice une pratique du théâtre riche et unique. Le public du théâtre qui est multiculturel, provient de toutes les composantes de la société, mais surtout ce sont les résidents de Jaffa : des juifs, des arabes, des nouveaux immigrants de Russie et d’Éthiopie. Tout le monde collabore autour des thèmes qui relèvent du quotidien, ce qui crée une similarité ou au moins un questionnement autour de la vie, des conflits, des non dits…tout ce qui fait le théâtre quoi.»

En 2017, Gal parvient à faire venir Pascal Rambert, le metteur en scène français afin qu’il monte avec les élèves de l’école, le spectacle “Une (micro) histoire économique du monde, dansée“, créé en 2007 et qui a déjà été présenté dans de nombreux pays. A la question du boycott qui n’a pas manqué d’être posé au metteur en scène, il a répondu: “Je ne vais pas m’empêcher de collaborer avec Gal Hurvitz qui fait un travail unique, sublime et réel avec des jeunes, sous des prétextes de géopolitique[2]”.

A l’image de Pierre Dulaine dans le film Dancing in Jaffa qui réussit à faire danser ensemble des enfants juifs et palestiniens, la force de Gal c’est peut-être de croire qu’elle ne fait pas de politique: «on ne fait pas à proprement parler un travail politique mais déjà le fait qu’ils travaillent ensemble, c’est énorme”. Dans cette ville, plus qu’ailleurs, il est encore possible de créer des espaces communs et c’est déjà en soi un petit miracle car depuis la création du mur de séparation, les différentes populations qui composent la société israélienne ne se croisent quasiment plus. Ces initiatives, s’il est vrai qu’elles ne changent pas directement la donne politique permettent d’imaginer la possibilité d’un monde différent.

[1]Sur la notion d’ethno-démocratie, lire DIECKHOFF Alain (2005), Quelle citoyenneté dans une démocratie ethnique? Confluences Méditerranée, L’Harmattan.

[2]Voir l’article paru dans I24:https://www.i24news.tv/fr/actu/culture/132250-161210-pascal-rambert-a-tel-aviv-l-occasion-faire-une-chose-utile-a-travers-l-art

De Jérusalem à Bruxelles, il n’y a qu’un pas.

De Jérusalem à Bruxelles, il n’y a qu’un pas.

Effi Weiss & Amir Borenstein sont deux artistes israéliens établis à Bruxelles. Dans leur film « Deux fois le même fleuve » tourné le long du fleuve Jourdain – lieu emblématique du tourisme israélien – ils mettent à nu les représentations de la société israélienne liées à la construction identitaire du pays. J’ai eu, à mon tour, envie de questionner leur rapport à l’identité et à la ville de Bruxelles, leur ville d’adoption.

Choix de ville, choix de vie.

Amir et Effi sont nés au début des années 70 en Israël. Amir vient de Haïfa et Effi de Ramat Gan, une ville proche de Tel-Aviv. Après leur rencontre à Bezalel, l’école des Beaux-Arts de Jérusalem, ils décident de former un duo artistique et de rester à Jérusalem. A l’époque, ils sont à contre-courant car la scène artistique se développe à Tel-Aviv réputée plus libre et festive par opposition à Jérusalem où le moindre caillou est lourdement chargé de sens et d’histoire « Tel-Aviv est la nouvelle ville, la ville israélienne par excellence créée dans le cadre du projet sioniste. Tel-Aviv, c’est une ville exclusivement juive même si y résident aussi des arabes. Jérusalem est une ville de 3000 ans ou cohabitent trois religions et plus… ». Leurs choix de ville correspondent à leurs choix de vie. En Israël, Jérusalem plutôt que Tel-Aviv. En Europe, Bruxelles plutôt que Paris, Berlin ou Amsterdam : « Il y avait un désir de chercher un endroit plus underground, un lieu qui n’est pas à priori un choix naturel. Et donc pas un centre comme Berlin, Amsterdam ou Paris. On n’était jamais venu à Bruxelles plus de deux heures avant de prendre la décision d’y habiter ! On a pris notre décision un peu à l’aveugle. On n’avait aucune idée de ce qu’était Bruxelles avant de venir… »


Des enfants de « sabras » un peu à l’étroit…

Effi et Amir sont nés dans une famille de vrais « sabras ». Sabra désigne les populations juives nées avant 1948 dans le territoire de la Palestine sous mandat britannique et leurs descendants dans la population israélienne. Par extension, cela désigne tous les Juifs nés sur la Terre d’Israël. Le mot dérive de l’hébreu tsabar (figue de barbarie), allusion à la douceur du fruit qui se cache derrière la plante piquante du désert, à l’image supposée des Israéliens de cette génération qui se voulaient si différents et si éloignés des juifs de la diaspora, qui se voulaient lavés de la «maladie juive» incarnée par l’exil. Et qui ont désiré à toute force créer en terre d’Israël, un Juif nouveau, souverain, fier et fort[1]. Les parents d’Effi et Amir sont nés en Israël, leurs grands-parents sont arrivés en Palestine dans les années trente, avant la création de l’Etat d’Israël[2]. La shoah et leurs racines européennes n’ont quasiment pas fait partie du récit familial : « Moi j’ai découvert sur le tard que les cinq frères de ma grand-mère ont péri dans le camp d’extermination de Sobibor le même jour. En tout cas, ça ne faisait pas partie de mon identité, ça ne faisait pas partie de l’histoire familiale. J’ai grandi dans une famille israélienne plutôt qu’européenne. Nos parents c’étaient des « sabras ». Mon grand-père ne voulait parler que l’hébreu, il ne voulait pas prononcer un seul mot de yiddish ». Leur exil volontaire vers l’Europe de leurs ancêtres résonne pour eux comme un retour aux sources même si, a priori, ce n’était pas leur unique motivation. Chacun d’eux, à sa manière, a eu besoin d’espace et de rencontre avec l’Autre. Effi étouffait dans une société ultra-conformiste où très peu de place est laissée à l’individualité et à l’expression d’une opinion divergente. Amir aimait par-dessus tout aller à la rencontre des autres cultures.

…séduits par la Zinneke attitude…

Ce qui les a attirés à Bruxelles, c’est justement l’inexistence d’une identité locale forte : « moi je trouve que c’est un grand avantage. Il faut juste défendre cette non-identité. Ce qui devient compliqué c’est quand on essaie d’inventer une identité qui n’existe pas c’est là ou ça devient dangereux. Des gens qui se revendiquent comme Zinneke, nous on trouve ça génial  ». Il est vrai que les bruxellois se rêvent métissés à l’image du «zinneke », terme péjoratif à l’origine pour désigner les chatons sans race devenus trop envahissants à Bruxelles que les habitants noyaient dans la Senne. Le nom Senne se traduit par de Zenne en néerlandais standard, et Zinne en Bruxellois. Les Zinneke étaient donc à l’origine ces petits chats bâtards, sans race, destinés à être jetés dans la Senne. Par extension on appelle Zinneke tout animal ou même personne d’origines mélangées[3]. Les bruxellois se sont appropriés ce terme pour en faire une valeur positive intrinsèque de leur identité. La figure du Zinneke est à l’opposé de celle du sabra: «  En Israël, le moule est tellement puissant qu’il fait table rase du passé et des diverses identités qui ont constitué le peuple juif ».

…mais perplexe vis-à-vis de la somnolence bruxelloise

Néanmoins, une chose étonne Effi. Elle s’interroge sur le peu de liens entre néerlandophones et francophones à Bruxelles et l’inexistence de lieux ou bruxellois, francophones et néerlandophones, se côtoient voire grandissent ensemble en partageant leurs cultures respectives. Elle qui vient d’un pays dans lequel, malgré le climat peu propice, des écoles judéo-arabes existent : «Comment est-ce possible qu’en Israël, il y a des écoles bilingues, là ou juifs et arabes sont considérés comme des ennemis, et qu’à Bruxelles ce soit chose impossible ? » questionne Effi. Comment expliquer qu’à Bruxelles, personne ne s’insurge contre cette impossibilité devenue au fil du temps et des conflits communautaires quasiment structurelle ? Effi et Amir pensent que le point faible de Bruxelles c’est sa somnolence qui rend les bruxellois inertes aux changements fussent-ils anti-démocratiques : « il y a un manque d’énergie qui rend les gens trop obéissants et ça fait peur car on sait où ça mène l’obéissance… ». En guise d’illustration, Effi fait référence au bouclage de la ville suite aux attentats de Paris en janvier 2016 où grâce à l’argument sécuritaire, le gouvernement pouvait faire accepter aux bruxellois tout et n’importe quoi sans que personne ne bronche sur le caractère non-démocratique des mesures envisagées pour lutter contre un ennemi commun et pour le moins abstrait : « le terrorisme ».

 Yordims ? Sales sionistes ?

Les israéliens qui quittent leur pays sont souvent mal considérés par leurs ex-compatriotes. Ceux-ci les appellent les « Yordim ». Yordim est un terme péjoratif signifiant littéralement ceux qui descendent par opposition à ceux qui montent en Israël les Olim. Le phénomène des israéliens expatriés a tendance à être minimisé en Israël. Il est difficile de se faire une idée de l’ampleur et de l’évolution du phénomène tant les statistiques israéliennes ne permettent pas réellement de le mesurer. Mais quand on voit les efforts déployés par le gouvernement israélien pour étoffer sa démographie juive, il y a de quoi se poser des questions. Quand on demande à Effi et Amir s’ils se considèrent comme des expatriés, des exilés ou encore des yordims, on sent bien qu’ils se sentent à l’étroit dans ces cases. Quelque part s’ils sont venus au pays des zinneke, c’est pour se libérer des étiquettes. Mais on n’y échappe jamais complètement.
Critiqués là-bas par leurs ex-concitoyens, ici, ils doivent, comme d’autres immigrés, faire face à la sempiternelle question : d’où venez-vous ? Ils disent ne pas toujours se sentir à l’aise dans le climat actuel mais précisent-ils « c’est plus par peur d’être mis dans une case que par peur de l’antisémitisme ». En tant que juifs et israéliens, ils pourraient aussi bien être confrontés à de l’antisémitisme qu’à de l’anti-israélisme primaire. Ils n’ont jamais vécu personnellement de mauvaises expériences mais ils ont entendu des récits d’amis moins positifs: « j’ai des amis qui ont vécu des expériences pas très drôles, du coup j’ai toujours cette peur et j’essaie de ne pas vivre dans la peur. Alors je me dit : allez on est tous des êtres humains. Je ne suis pas responsable de mes origines. J’en suis ni fière ni honteuse. Elles font partie de moi mais elles ne me définissent pas »

[1] David GROSSMAN (1995), La fin du sabra mythique, article du 7 novembre 1995 dans Libération.
[2] Source : wikipédia
[3] Georges LEBOUC (2006), Dictionnaire de belgicismes, éditions Racine.

Mohamed de Jérusalem et Sharon de Bruxelles

Mohamed de Jérusalem et Sharon de Bruxelles

Lors de mon récent voyage en Israël, j’ai été rendre visite à Mohamed que j’avais déjà rencontré à Bruxelles. Mohamed est un résident palestinien natif de Jérusalem-Est. Il a vécu une dizaine d’années en Belgique où il a épousé une femme juive avec laquelle il a eu une fille. Quand un jour, après avoir divorcé, il décide de retourner dans sa ville natale, il apprend qu’il a perdu son permis de résidence. Comme si, le fait de devenir belge, signifiait de facto qu’il y avait renoncé. Il s’est donc retrouvé pendant des années sans permis de résidence ce qui équivaut à vivre comme un illégal (sans permis de travail, sans assurance, maladie etc.) dans sa ville natale. Suite à un combat tenace pendant des années, il a fini par obtenir gain de cause auprès du tribunal de Jérusalem qui a chargé le Ministère de l’Intérieur de rétablir son statut de résidence. Le cas de Mohamed est un exemple parmi d’autres du traitement réservé aux citoyens de seconde-zone que sont les palestiniens d’Israël.

Ce qui m’interpelle, c’est que j’ai vécu, une histoire similaire mais dans l’autre sens…

En janvier 2009, j’avais alors 35 ans, je décide de rendre visite à mes proches en Israël. C’est l’occasion de leur présenter mes deux fils et mon compagnon. Nous tombons alors en pleine guerre et le pays est sous tension. Arrivée à l’aéroport Ben Gurion, je montre mon passeport belge à la douane comme je l’ai toujours fait. Je suis née en Belgique. Bien qu’ayant passé de nombreuses périodes de vacances au sein de ma famille en Israël, je n’y ai jamais habité. Mon père est belge, ma mère, israélienne. Tous deux sont juifs. Ils habitent en Belgique. Mon père y est né et ma mère y a immigré, il y a 50 ans. La douanière me demande où est mon passeport israélien, je lui répond que je n’en ai jamais eu parce que je n’ai jamais fait mon “alyah” ni habité en Israël. Peu à peu, elle devient agressive comme si elle me soupçonnait de lui raconter des sornettes. Elle finit par me dire d’un ton menaçant que si je ne retire pas de passeport israélien auprès du Ministère de l’Intérieur, je ne serai pas autorisée à retourner en Belgique avec mes enfants. Au Ministère de lntérieur, on m’explique alors que je ne peux plus voyager avec mon passeport belge en Israël car pour eux, je suis israélienne. C’est la loi, me dit-on, pour tous les enfants de mère israélienne. Ils finissent par me donner un laissez-passer en me faisant promettre de régulariser la situation une fois arrivée en Belgique.

S’ensuit, pour moi, un dilemne et une réflexion autour de cette “nouvelle” identité.

Renoncer ou la garder ? Israël est le pays de ma mère, j’y ai beaucoup de famille et des liens affectifs puissants, c’est évident que je serai amenée à y retourner souvent. Mais que se passera-t-il si je renonce à cette nationalité qui me semble être un privilège injuste comparativement à des natifs qui ne possède souvent, eux, que des sous-statuts?
Et puis, qu’est-ce que cela implique pour mes enfants? Transmettrais-je, à mon tour, la nationalité israélienne à mes fils? Et dans leurs cas, seront-ils sollicités pour faire trois années d’armée, à leurs dix-huit ans? A l’ambassade, ils m’assurent que la transmission s’arrête à la deuxième génération et ne va pas au-delà. Je suis à moitié rassurée par des paroles (qui s’envolent) et ne trouve rien d’écrit sur ce sujet noir sur blanc (des experts dans la salle?).

Dans un même temps, l’identité israélienne est clairement une des facettes de mon identité, l’hébreu, par exemple, est ma langue maternelle (au même titre que le français). Comme beaucoup d’immigrés, ma mère m’a élevée dans la nostalgie de son pays, celui dans lequel elle a grandi. Oui, au fond de moi, je me sens aussi israélienne. Et cela, au même titre que des natifs belges d’origine italienne ou marocaine, possédant la double nationalité. Et la politique des gouvernements israéliens successifs, avec lesquels je suis en désaccord au moins depuis l’assassinat d’Itzhak Rabin, n’y change absolument rien. Et puis, quelque part, si je deviens israélienne n’est-ce pas aussi une manière de faire grossir les rangs de la minorité de gauche israélienne?
C’est ainsi qu’en 2009, en pleine guerre “plomb durci”, ulcérée par l’indifférence de la société israélienne face au millier de morts à Gaza, je devins, dans un même temps, israélienne et plus déterminée que jamais à m’engager pour soutenir le combat de ceux qui militent pour plus de justice sur ce territoire.

Décoloniser nos propres identités

Décoloniser nos propres identités

Je ne peux vous parler d’Eléonore sans vous parler de Facebook parce que c’est précisément grâce à ce réseau social que je l’ai rencontrée. Et ça prouve, une fois de plus, n’en déplaise aux grincheux, que les réseaux sociaux sont souvent à l’origine de belles rencontres. C’est en 2014, en pleine offensive israélienne sur Gaza, l’œil rivé sur l’espoir que représente la minorité d’activistes de la gauche israélienne, que j’ai découvert Eléonore. Depuis lors, charmée par son franc parler, son humour et ses identités (et talents) multiples, je suis ses « aventures » et celles d’Eitan Bronstein Aparicio , son mari : de Zochrot[1], l’association fondée par Eitan jusqu’à leur nouveau bébé, De-Colonizer[2]. En décembre dernier, alors qu’ils étaient en tournée en France pour présenter leur travail m’est venue l’envie de partager cette découverte avec le plus grand nombre. Il fallait les faire venir à Bruxelles. On y est presque ! Ils viennent en novembre à l’UPJB et je vous invite à ne pas manquer cette rencontre ! En attendant, je vous propose de faire plus ample connaissance avec Eléonore grâce aux extraits de l’entretien qu’elle m’a accordé en juin dernier à Tel-Aviv.

« Ce conflit c’est mon histoire »

Française et anthropologue, Eléonore a dédié une grande partie de sa carrière universitaire à l’étude de la société israélienne contemporaine dont sa thèse réalisée sur la minorité Tcherkesses d’Israël[3]. Fille d’une mère juive et d’un père musulman, ses activités de chercheuse-activiste témoignent d’un attachement à ses identités plurielles : « Chez moi à table le conflit était toujours là, ce conflit c’est mon histoire… Aucun de mes parents n’a renié son identité, mon père continue à fêter l’Aïd. Du côté de ma mère, on ne faisait pas shabbat ou les autres fêtes juives mais on allait aux bar-mitsvots de nos cousins. On n’a jamais été complètement coupés de ces identités culturelles. »

Résidant en Israël depuis maintenant quatre ans, Eléonore n’a pas fait son « alyah »[4]  pour autant: « Moi, je n’ai jamais eu de projet d’alyah, je suis venue m’installer ici uniquement parce qu’Eitan est Israélien et qu’il était hors de question pour lui de vivre loin de ses enfants (…) Je ne fais pas mon alyah parce que je considère qu’il est injuste que l’on m’octroie des droits simplement parce que ma mère est juive alors que je suis née en France. Je trouve que c’est une situation d’injustice folle de me donner des droits à moi et pas à des gens qui sont nés ici parce qu’ils sont palestiniens ou parce qu’ils ne sont pas juifs de façon générale. Je suis ici en tant que résidente, je suis mariée à un israélien mais je ne suis pas israélienne. Pour moi ça fait sens de ne pas utiliser des droits qu’on me donnerait. C’est un geste politique. »

Sa vision idéale d’Israël-Palestine : « Un état binational pour tous ses citoyens avec une égalité de droits réelle pour tous, quelle que soit l’origine, la religion, l’ethnie, l’orientation de genre. L’espace géographique idéal dans lequel j’aimerais habiter c’est un endroit où le droit du retour aux réfugiés palestiniens serait un pilier principal. Je pense que l’injustice majeure, c’est que la Nakbah de 1948 est un « growing process », quelque chose qui continue jusqu’à maintenant sous toutes sortes de formes. Une de ses formes les plus extrêmes, c’est l’expulsion de 750.000 Palestiniens qui ne sont encore, jusqu’à aujourd’hui, pas autorisés à revenir sur leur terre d’origine. Et moi, je pense qu’il y a de la place pour tout le monde ici. C’est une question de volonté politique. J‘ai hâte de voir le retour des réfugiés et de fêter ça avec eux ici. » 

« Décoloniser nos propres identités »

Eléonore (et Eitan) travaille à la décolonisation de leur propre identité : « Décoloniser une identité sioniste ici c’est aussi apprendre à produire un discours éducatif pour des enfants qui est, parfois, à l’extrême opposé de ce qu’ils apprennent à l’école. C’est une lutte du quotidien de décoloniser nos propres identités… On cherche à décoloniser notre vie ici pour pouvoir penser, dans le futur, à une autre forme de vie. Pour accepter le droit au retour des réfugiés (et une égalité réelle), il faut renoncer à ses privilèges en tant que juif israélien, ça veut dire que tu renonces aussi à cette suprématie d’être sioniste et donc d’être protégé par un gouvernement sioniste. Nous on milite pour montrer qu’il y a d’autres façons d’être juif et d’autres façons d’être israélien en dehors du sionisme »

« On ne naît pas tous activistes »

La prise de conscience politique d’Eitan est emblématique à cet égard, lui qui a grandi dans un kibboutz. Elle donne de l’espoir et du sens au combat mené par ce couple qui déploie une énergie considérable au développement d’outils pédagogiques visant à déconstruire les mythes de l’identité israélienne. Eitan est aussi le fondateur de Zochrot[5], une association qui s’est donné pour objectif de sensibiliser le public israélien à la « Nakbah », la catastrophe vécue en 1948 par les Palestiniens au moment de la création de l’état d’Israël. Quand Eitan a créé Zochrot, le mot Nakba n’existait pas en hébreu, il n’y avait rien là-dessus. Quinze ans après, tout le monde sait plus ou moins ce que ça veut dire: « L’histoire d’Eitan me donne de l’espoir, on ne naît pas tous activistes, ce sont des parcours de vie, ça veut dire qu’on peut changer. La plupart des militants sont des gens qui ont été élevés dans des milieux sionistes plutôt à gauche et qui ne voyaient pas vraiment de contradictions entre être sioniste et être à gauche. C’est venu après en fait ces dilemmes. Parce qu’il y a tout une partie du sionisme qui a des valeurs socialistes, d’égalité. Ce n’est pas un vain mot pour beaucoup de gens. »

Pour atteindre leur objectif – sortir du narratif officiel en mettant la question des réfugiés palestiniens au cœur de la société israélienne – ils ont réalisé une cartographie méticuleuse de la Nakba (Nakba map[6]). Cette carte rédigée en hébreu permet de localiser pas moins de 600 villages palestiniens disparus depuis 1948. Un autre exemple de leur travail est à visionner sur you tube[7]. Il s’agit d’un documentaire de type « micro-trottoir » dans lequel ils montrent l’ignorance ou le déni de l’histoire et du vécu palestinien chez les juifs israéliens en posant une question simple : « à votre avis, c’est quoi la Nakbah ?».
 
« En 2015, je sais ce qui se fait au nom du sionisme et ça me suffit pour savoir que ça ne me représente pas »

Eléonore se définit comme juive antisioniste: « Etre juive antisioniste, c’est une partie de mon identité. Le sionisme est une théorie politique. Bien qu’il y ait un spectre de positions de la gauche à la droite voire à l’extrême droite, pour moi le sionisme est une forme de racisme. En tant que juive, je ne pense pas que l’on appartient à un quelconque peuple élu. Le judaïsme dans lequel on m’a élevé est justement un judaïsme d’ouverture aux autres où on m’a appris à mesurer les qualités des gens quelles que soient leurs religions, la couleur de leur peau ou leur orientation sexuelle. »
 
Elle se garde de bien de poser des jugements moraux décontextualisés: « après si je ne suis pas sioniste en 2015, peut-être qu’en 1947-48 après la guerre, si j’avais été une jeune juive survivante, peut-être que j’aurais été sioniste, je serais venue me battre pour un état juif. Je ne sais pas, je ne peux pas juger de ça. Par contre en 2015, je sais ce qui se fait au nom du sionisme et ça me suffit pour savoir que ça ne me représente pas. »
 
Mais sa position ne l’empêche pas d’être consciente de ce qui se fait aujourd’hui au nom de l’antisionisme et d’accorder de l’importance dans son travail à expliciter la différence entre antisémitisme et antisionisme: «  éduquer à la différence entre antisémitisme et antisionisme, c’est pour moi un enjeu politique, rhétorique et humain très fort parce que quand toutes les critiques d’Israël sont cataloguées comme antisémites, ça musèle les gens. Pour moi Dieudonné est un ennemi de la cause palestinienne, il peut se draper des vêtements de l’antisionisme mais nous, on n’est pas dupes. Après, je sais pour avoir enseigné pendant dix ans au collège l’attraction qu’il peut y avoir pour Dieudonné notamment dans les quartiers populaires… »
 
On l’aura compris, l’activisme d’Eléonore (et d’Eitan) ne leur attire pas que des sympathies. Leur discours dérange et il leur arrive parfois de recevoir des menaces de mort[8].

Mais Eléonore est bien loin de la juive honteuse (self-hating jew), une étiquette que d’aucuns auraient envie de lui coller, elle qui a passé une partie de sa vie à explorer les méandres de son identité juive: « Moi, je ne suis pas du tout ce qu’on appelle une self-hating jew. J’aime bien ma judéité ! C’est justement aussi mon identité de juive – je suis issue d’une famille de résistants, une famille qui a été déportée – qui me donne la force de lutter contre les injustices et les inégalités. Parce que quand on a nous-mêmes subi des discriminations, du racisme ordinaire, je trouve que c’est un devoir moral de se battre contre les injustices et l’injustice première qui est faite ici, c’est celle qui est faite au peuple palestinien. ».

Octobre 2015

[1] Plus d’informations sur le site web de Zochrot : http://www.zochrot.org/en
[2] Plus d’informations sur le site web de De-Colonizer : http://www.de-colonizer.org/
[3] 
Eleonore Merza, « Les Tcherkesses d’Israël : des « Arabes pas arabes » », Bulletin du Centre de recherche français à Jérusalem, 23 | 2012, mis en ligne le 20 janvier 2013. URL : http:// bcrfj.revues.org/6850
[4] Alyah en hébreu signifie littéralement « ascension », montée vers Israël
[5] Zochrot, qui signifie se souvenir en hébreu
[6] Voir la carte détaillée sur le site de De-Colonizer: http://www.de-colonizer.org/#!carte-de-la-nakba/c1yhw
[7] A voir sur You Tube « Mais alors, la Nakba c’est…? »: https://youtu.be/QpMiSt9CPjw
[8] Le courrier de l’Atlas, « Deux militants juifs antisionistes menacés de mort », 1/06/15
http://www.lecourrierdelatlas.com/945901062015Deux-militants-juifs-antisionistes-

Dancing in Jaffa

Dancing in Jaffa

Le week-end dernier, j’ai (enfin!) vu Dancing in Jaffa de Hilla Medalia.

Le pitch: c’est l’histoire (vraie) d’un homme, Pierre Dulaine né à Jaffa en 1944. Après une carrière internationale de danse de salon accomplie à l’étranger, Pierre retourne à Jaffa pour réaliser son rêve : faire danser ensemble des enfants juifs et palestiniens pour rapprocher les communautés.

Le film contient peu de dialogue. Le contexte se suffit à lui-même. Danser avec un petit garçon ou petite fille d’une autre école signifie ici danser avec l’ennemi. La mission que s’est imposée Pierre Dulaine est délicate. Il doit convaincre et lutter contre les réticences des parents. Il doit aussi s’accrocher face aux réactions de ces enfants qui n’ont pas l’habitude de danser en couple et encore moins avec leur “voisin d’en face”. Le film est subtil. Il montre une réalité complexe. Les personnages (et leurs trajectoires) y tiennent la vedette. La danse est l’occasion de confronter deux êtres mais aussi deux univers culturels. Dulaine intègre dans son projet des enfants d’écoles de Jaffa: deux écoles juives, deux écoles arabo-palestiniennes et une école mixte avec des enfants juifs et palestiniens.

Jaffa est MA ville d’adoption en Israël. Elle était suffisamment proche de Rishon Letzion – ville de ma famille en Israël – pour que je puisse m’y aventurer seule. A la place d’aller à la plage avec mes cousines, je prenais le car depuis Rishon. Direction, “shouk hapishpoushim” (marché aux puces). J’y passais des heures. C’était la fin des années 80′, il y a plus ou moins vingt ans. Cette ville me fascinait. Il y régnait une atmosphère très particulière fort différente des villes nouvelles que je connaissais (Rishon Letsion, Batyam, Ashdod, Rehovot). On y entendait des muezzins, le port était très animé et on pouvait y déguster de délicieuses grillades de poissons fraîchement récoltés par les nombreux pêcheurs arabes. Jaffa était alors une ville arabe désertée par ceux parmi les juifs qui avaient les moyens de s’installer dans des villes plus “nouvelles” et mieux entretenues. Pour moi c’était attirant et dépaysant à la fois. Cette ville m’a certainement aidée à déconstruire ce qu’on m’avait appris depuis ma tendre enfance, cette fausse idée du sionisme résumée dans la maxime suivante: “un peuple sans terre pour une terre sans peuple“.  Sans me le formuler aussi clairement à l’époque, je pris conscience qu’il y avait bien un autre peuple en Palestine. Jaffa en offrait un témoignage vivant et poignant.

Dans le film Dancing in Jaffa, quelques scènes permettent de saisir ce qu’est devenue la ville au fil du temps. C’est tout d’abord l’occasion pour Pierre Dulaine de retrouver la maison de son enfance, celle d’où il fut chassé à quatre ans avec ses parents en 1948, je ne vous raconte pas l’accueil que lui réserve le nouveau propriétaire des lieux, allez voir le film! Une autre scène du film met en images une manifestation de juifs israéliens (de droite) qui défilent dans les rues de Jaffa en scandant “Jaffa est juive, Jaffa est à nous“. Leur objectif est ni plus ni moins de judaïser la ville. D’autres villes mixtes en Israël comme Haïfa et Jérusalem subissent le même sort.

C’est sans complexe que ces changements sont décrits positivement par les promoteurs immobiliers qui encouragent à investir à Jaffa: “certains des habitants, juifs pour la plupart, ont bénéficié de politiques gouvernementales, comme un coup de pouce dans le développement immobilier visant à transformer l’image de la ville de ghetto en une banlieue culturellement relancée et branchée (…) Cette gentrification rapide de Jaffa n’est pas sans controverse. Environ un tiers des 60. 000 habitants de Jaffa sont arabes, et beaucoup d’entre eux estiment qu’ils sont écrasés, en quelque sorte, dans la nouvelle revitalisation”.

Et de fait, j’y suis retournée en avril dernier et j’ai été choquée de constater à quel point une ville peut être vidée de son essence. Jaffa ne ressemble plus du tout à la ville mixte que j’ai connu et tend de plus en plus à ressembler à Tel-Aviv. Le phénomène de gentrification/judaïsation qui est à l’oeuvre de manière insidieuse depuis un bon bout de temps à littéralement transformé le port, le marché, les rues bref la ville de Jaffa. Ainsi en négligeant ses rues, ses immeubles et ses plages, Jaffa était fin prête à recevoir “un coup de pouce des pouvoirs publiques” – une bonne revitalisation urbaine – la vidant du même coup d’une bonne partie de ses habitants originels…