Sharon de Bruxelles

De Jérusalem à Bruxelles, il n’y a qu’un pas.

De Jérusalem à Bruxelles, il n’y a qu’un pas.

Effi Weiss & Amir Borenstein sont deux artistes israéliens établis à Bruxelles. Dans leur film « Deux fois le même fleuve » tourné le long du fleuve Jourdain – lieu emblématique du tourisme israélien – ils mettent à nu les représentations de la société israélienne liées à la construction identitaire du pays. J’ai eu, à mon tour, envie de questionner leur rapport à l’identité et à la ville de Bruxelles, leur ville d’adoption.

Choix de ville, choix de vie.

Amir et Effi sont nés au début des années 70 en Israël. Amir vient de Haïfa et Effi de Ramat Gan, une ville proche de Tel-Aviv. Après leur rencontre à Bezalel, l’école des Beaux-Arts de Jérusalem, ils décident de former un duo artistique et de rester à Jérusalem. A l’époque, ils sont à contre-courant car la scène artistique se développe à Tel-Aviv réputée plus libre et festive par opposition à Jérusalem où le moindre caillou est lourdement chargé de sens et d’histoire « Tel-Aviv est la nouvelle ville, la ville israélienne par excellence créée dans le cadre du projet sioniste. Tel-Aviv, c’est une ville exclusivement juive même si y résident aussi des arabes. Jérusalem est une ville de 3000 ans ou cohabitent trois religions et plus… ». Leurs choix de ville correspondent à leurs choix de vie. En Israël, Jérusalem plutôt que Tel-Aviv. En Europe, Bruxelles plutôt que Paris, Berlin ou Amsterdam : « Il y avait un désir de chercher un endroit plus underground, un lieu qui n’est pas à priori un choix naturel. Et donc pas un centre comme Berlin, Amsterdam ou Paris. On n’était jamais venu à Bruxelles plus de deux heures avant de prendre la décision d’y habiter ! On a pris notre décision un peu à l’aveugle. On n’avait aucune idée de ce qu’était Bruxelles avant de venir… »


Des enfants de « sabras » un peu à l’étroit…

Effi et Amir sont nés dans une famille de vrais « sabras ». Sabra désigne les populations juives nées avant 1948 dans le territoire de la Palestine sous mandat britannique et leurs descendants dans la population israélienne. Par extension, cela désigne tous les Juifs nés sur la Terre d’Israël. Le mot dérive de l’hébreu tsabar (figue de barbarie), allusion à la douceur du fruit qui se cache derrière la plante piquante du désert, à l’image supposée des Israéliens de cette génération qui se voulaient si différents et si éloignés des juifs de la diaspora, qui se voulaient lavés de la «maladie juive» incarnée par l’exil. Et qui ont désiré à toute force créer en terre d’Israël, un Juif nouveau, souverain, fier et fort[1]. Les parents d’Effi et Amir sont nés en Israël, leurs grands-parents sont arrivés en Palestine dans les années trente, avant la création de l’Etat d’Israël[2]. La shoah et leurs racines européennes n’ont quasiment pas fait partie du récit familial : « Moi j’ai découvert sur le tard que les cinq frères de ma grand-mère ont péri dans le camp d’extermination de Sobibor le même jour. En tout cas, ça ne faisait pas partie de mon identité, ça ne faisait pas partie de l’histoire familiale. J’ai grandi dans une famille israélienne plutôt qu’européenne. Nos parents c’étaient des « sabras ». Mon grand-père ne voulait parler que l’hébreu, il ne voulait pas prononcer un seul mot de yiddish ». Leur exil volontaire vers l’Europe de leurs ancêtres résonne pour eux comme un retour aux sources même si, a priori, ce n’était pas leur unique motivation. Chacun d’eux, à sa manière, a eu besoin d’espace et de rencontre avec l’Autre. Effi étouffait dans une société ultra-conformiste où très peu de place est laissée à l’individualité et à l’expression d’une opinion divergente. Amir aimait par-dessus tout aller à la rencontre des autres cultures.

…séduits par la Zinneke attitude…

Ce qui les a attirés à Bruxelles, c’est justement l’inexistence d’une identité locale forte : « moi je trouve que c’est un grand avantage. Il faut juste défendre cette non-identité. Ce qui devient compliqué c’est quand on essaie d’inventer une identité qui n’existe pas c’est là ou ça devient dangereux. Des gens qui se revendiquent comme Zinneke, nous on trouve ça génial  ». Il est vrai que les bruxellois se rêvent métissés à l’image du «zinneke », terme péjoratif à l’origine pour désigner les chatons sans race devenus trop envahissants à Bruxelles que les habitants noyaient dans la Senne. Le nom Senne se traduit par de Zenne en néerlandais standard, et Zinne en Bruxellois. Les Zinneke étaient donc à l’origine ces petits chats bâtards, sans race, destinés à être jetés dans la Senne. Par extension on appelle Zinneke tout animal ou même personne d’origines mélangées[3]. Les bruxellois se sont appropriés ce terme pour en faire une valeur positive intrinsèque de leur identité. La figure du Zinneke est à l’opposé de celle du sabra: «  En Israël, le moule est tellement puissant qu’il fait table rase du passé et des diverses identités qui ont constitué le peuple juif ».

…mais perplexe vis-à-vis de la somnolence bruxelloise

Néanmoins, une chose étonne Effi. Elle s’interroge sur le peu de liens entre néerlandophones et francophones à Bruxelles et l’inexistence de lieux ou bruxellois, francophones et néerlandophones, se côtoient voire grandissent ensemble en partageant leurs cultures respectives. Elle qui vient d’un pays dans lequel, malgré le climat peu propice, des écoles judéo-arabes existent : «Comment est-ce possible qu’en Israël, il y a des écoles bilingues, là ou juifs et arabes sont considérés comme des ennemis, et qu’à Bruxelles ce soit chose impossible ? » questionne Effi. Comment expliquer qu’à Bruxelles, personne ne s’insurge contre cette impossibilité devenue au fil du temps et des conflits communautaires quasiment structurelle ? Effi et Amir pensent que le point faible de Bruxelles c’est sa somnolence qui rend les bruxellois inertes aux changements fussent-ils anti-démocratiques : « il y a un manque d’énergie qui rend les gens trop obéissants et ça fait peur car on sait où ça mène l’obéissance… ». En guise d’illustration, Effi fait référence au bouclage de la ville suite aux attentats de Paris en janvier 2016 où grâce à l’argument sécuritaire, le gouvernement pouvait faire accepter aux bruxellois tout et n’importe quoi sans que personne ne bronche sur le caractère non-démocratique des mesures envisagées pour lutter contre un ennemi commun et pour le moins abstrait : « le terrorisme ».

 Yordims ? Sales sionistes ?

Les israéliens qui quittent leur pays sont souvent mal considérés par leurs ex-compatriotes. Ceux-ci les appellent les « Yordim ». Yordim est un terme péjoratif signifiant littéralement ceux qui descendent par opposition à ceux qui montent en Israël les Olim. Le phénomène des israéliens expatriés a tendance à être minimisé en Israël. Il est difficile de se faire une idée de l’ampleur et de l’évolution du phénomène tant les statistiques israéliennes ne permettent pas réellement de le mesurer. Mais quand on voit les efforts déployés par le gouvernement israélien pour étoffer sa démographie juive, il y a de quoi se poser des questions. Quand on demande à Effi et Amir s’ils se considèrent comme des expatriés, des exilés ou encore des yordims, on sent bien qu’ils se sentent à l’étroit dans ces cases. Quelque part s’ils sont venus au pays des zinneke, c’est pour se libérer des étiquettes. Mais on n’y échappe jamais complètement.
Critiqués là-bas par leurs ex-concitoyens, ici, ils doivent, comme d’autres immigrés, faire face à la sempiternelle question : d’où venez-vous ? Ils disent ne pas toujours se sentir à l’aise dans le climat actuel mais précisent-ils « c’est plus par peur d’être mis dans une case que par peur de l’antisémitisme ». En tant que juifs et israéliens, ils pourraient aussi bien être confrontés à de l’antisémitisme qu’à de l’anti-israélisme primaire. Ils n’ont jamais vécu personnellement de mauvaises expériences mais ils ont entendu des récits d’amis moins positifs: « j’ai des amis qui ont vécu des expériences pas très drôles, du coup j’ai toujours cette peur et j’essaie de ne pas vivre dans la peur. Alors je me dit : allez on est tous des êtres humains. Je ne suis pas responsable de mes origines. J’en suis ni fière ni honteuse. Elles font partie de moi mais elles ne me définissent pas »

[1] David GROSSMAN (1995), La fin du sabra mythique, article du 7 novembre 1995 dans Libération.
[2] Source : wikipédia
[3] Georges LEBOUC (2006), Dictionnaire de belgicismes, éditions Racine.

Mon amour de goy 2

Mon amour de goy 2

Un atelier sur les couples mixtes dans le cadre du festival How Do You Jew (2015)

Entre 15 et 20 participants de tout âges, hommes et femmes ont donné leurs points de vue sur les couples mixtes après la lecture du texte ci-dessus. Tous concernés. En couple mixte, enfants de couple mixte, grands-parents de petits enfants de couple mixtes. Les âges des personnes présentes sont approximatifs mais il m’a semblé intéressant que les lecteurs puissent en avoir une idée. C’est volontairement un peu « brut », le petit échantillon et le matériau qualitatif ne permettant pas de faire des généralités.

  1. Qui est juif ?

A la question qui est juif ? Plusieurs réponses sont possibles selon que l’on prenne comme référence l’un ou l’autre courant du judaïsme (orthodoxe ou réformiste). Sans oublier les autres tiers qui donne ou ont donné une définition politique de l’identité juive (l’Etat d’Israël dans ses limites aux bénéficiaires de la loi du retour mais aussi les nazis dans leur stratégie d’extermination du « peuple juif »). L’idée dans cet atelier n’était sûrement pas d’y répondre (si tant est qu’il y ait une réponse) mais il est intéressant de constater que lorsqu’il est question d’identité(s), de mixité et de transmission, cette question occupe beaucoup de place. Plusieurs participants ont évoqué la fameuse phrase attribuée à David Susskind: « Est juif celui dont les enfants sont juifs ». Pour la plupart des participants, la judéité est avant tout une question de transmission.

A. 60 ans : David Susskind qui a repris la phrase de Shimon Peres donne la définition sociologique du juif qui transmet ». Pour A., connaître sa propre culture mais aussi celles des autres est primordiale : « il y a de longues années un copain m’a dit : tu viens à la manifestation de soutien aux arméniens ? Je lui ai répondu : Marc est-ce que tu parles cinq mots de la langue arménienne ? Non me répondit-il. Bon, il serait peut-être plus utile que tu apprennes cinq mots d’arménien plutôt que d’aller à une énième manifestation. ». L’importance accordée à la transmission lui fait dire qu’« est juif celui dont les petits-enfants sont juifs ». Selon lui, la laïcité est souvent un prétexte pour l’ignorance « Que chaque juif pratique ou pas, j’en ai rien à cirer. Mais quand tes petits enfants juifs diront le mot Hanoukka, Brith Mila, j’aimerais qu’il sache ce que ça veut dire ! Cette transmission là existe. Voilà. ». Enfin, il distingue transmission culturelle et pratique de la religion : « Quand un libre-penseur (ou pas) entre dans un musée ou dans une église, il voit une descente de croix ou une ascension, il comprend culturellement de quoi il s’agit. Quand le New-York times parle de Bar-Mitsva, de Brith Mila ou de Hanoukka, il n’y a pas de notes en bas de page pour expliquer ce que ça veut dire, dans Regards oui, et ça me fait chier ! ».

J. 39 ans: « C’est vrai qu’on se dit qu’on a réussi dans notre judaïsme en transmettant quelque chose à nos enfants et petits-enfants ». Elle explique que son compagnon va un cran plus loin, en envisageant « la judéité à rebrousse-poil ». « Mon compagnon m’a dit mais en fait ce n’est pas du tout ça la signification de cette phrase (est juif celui dont les enfants sont juifs), la signification de cette phrase, c’est qu’il faut la prendre à rebrousse-poil : est juif celui dont les enfants sont juifs. Et donc dès lors que mes enfants sont juifs, je suis juif parce que tu es juive et parce que notre fils a été circoncis. En fait, moi catholique d’origine flamande, rien à voir avec le judaïsme, en fait je suis un peu juif. Je vais à Beth aviv (école juive) tous les matins, mes enfants ont été à la crèche du CCLJ. En fait ça déteint sur moi. Et donc il y a une transmission inversée (à rebrousse-poil). »

 V. 42 ans: fait remarquer qu’il y a tout de même un jugement halakhique qui porte a conséquences pour celui qui souhaite pratiquer la tradition: «Par exemple quelqu’un qui se considère comme juif pourrait ne pas être autorisé à se marier à la synagogue et ça ça pose un problème pratique. »

L. 55 ans qui se définit comme juif pratiquant du courant réformiste (Chir Hadash) lui répond : « il y a de gros problèmes pratiques mais il faut savoir que le judaïsme n’est pas unique et invariable. Il y a déjà des variations entre toutes les communautés ashkénazes, sépharades, mizrahims et éthiopiens. Le judaïsme est l’ensemble de toutes les tendances du judaïsme et il y a des tendances qui ont pris à cœur ce problème pour que tout le monde puisse vivre en harmonie parce que ce qui est important c’est de pouvoir cultiver quelque chose sans qu’un jour quelqu’un vous dise que vous êtes quelque chose et que vous n’avez pas pu en profiter. Moi je vis le judaïsme pour le meilleur comme ça le jour où c’est pour le pire ben j’aurais eu le meilleur ! »

S. 50 ans: « Moi non plus mes enfants ne sont pas juifs selon la halakha, moi j’ai épousé une chrétienne mais tout dépend des courants, pour le courant Massorti, mes enfants sont considérés comme juifs donc c’est aussi pour ça que je suis ce courant là mais effectivement ça pose des problèmes. Mon fils est circoncis, mes enfants se considèrent comme juifs, ils vont dans des écoles juives mais leur maman n’est pas juive. Il y a une chose sur laquelle on a toujours été d’accord c’est que nos enfants soient éduqués dans le judaïsme. »

B. 57 ans: « A chaque fois que la question se pose, c’est comme s’il y avait un problème. Or, il est où le problème ? Qui se soucie qu’on le soit ou pas. En général, c’est quelqu’un qui veut savoir si on fait partie du cheptel ou pas. Et quelqu’un qui se définit en dehors du cheptel, ça terrorise. Or du coup c’est toujours l’estampille, l’appartenance, à quel club tu cotises quoi ?! Comme si être en dehors c’était problématique. Bon moi je suis juif, j’ai grandi au Maroc, j’ai souvent été en dehors et je me sens très bien en-dehors, être un étranger ça me paraît normal. Par contre le repli identitaire autour d’une estampille, j’ai un problème parce que moi je n’aime pas être enfermé dans des bocaux et au nom de n’importe quel idéologie, je ne peux pas me sentir enfermé. Du coup je préfère être dans l’ombre plutôt que d’appartenir à un groupe mais ça ne veut pas pour autant dire que je suis sauvage et que je ne veux parler à personne. Mais humain, ça me paraît la seule chose à laquelle on peut s’identifier de manière universelle. Que les juifs se soucient de l’humanisme, qu’ils soient empathiques, ce n’est pas un hasard si il y a bcp de photographes juifs. A travers des questions identitaires, on cherche à savoir qui sont les autres et bcp de photographes cherchent à savoir qui sont les autres à travers leur objectif. »

  1. Quelle transmission ? Quelles identités transmettre à ses enfants?

Que transmet-on lorsqu’on se définit comme un couple mixte, que l’on n’est (ni l’un ni l’autre) pratiquant ? Que transmet-on lorsque que l’on partage sa vie et que l’on élève des enfants avec un conjoint non juif qui se déclare athée

S. 41 ans:

« Il y a comme un besoin ou une injonction à transmettre qui vient des famille ou du milieu juif. Je ne sais pas si cette injonction est aussi importante chez tout le monde… Peur de couper les liens, peur de disparaître ? Je pense moi qu’effectivement c’est plus intéressant pour les enfants de pouvoir s’identifier à leurs deux parents. Je me suis posée ces questions, j’ai eu envie que mon compagnon s’y retrouve même si j’ai pu constater qu’il n’avait pas la même ardeur à transmettre que moi… Moi je me sens plutôt mal à l’aise avec l’idée d’être la seule à transmettre. Mais en fait je ne suis pas la seule à transmettre mais peut-être la seule à en ressentir (autant) le besoin ? Etre juif en Belgique, c’est aussi faire partie d’une minorité. Mon compagnon est belge et nous sommes en Belgique. A priori l’histoire de la Belgique fait partie des programmes d’enseignement, la culture (belge) est partout. Si moi je n’enseigne pas ma culture (juive) à mes enfants, personne d’autre ne le fera à ma place. Que se passerait-il si nous partions dans un autre pays ? Peut-être serions-nous plus amenés à transmettre notre belgitude ! »

A. 60 ans:

Voici quelques données statistiques intéressantes qui valent le commentaire, tant en Europe qu’aux Etats-Unis, il est beaucoup plus fréquent qu’un homme juif épouse une femme non-juive que l’inverse. La différence statistique est énorme. L’autre donnée, il y a une étude américaine qui date d’il y a 5 ou 6 ans de l’American Jewish Congress qui a été vite enterrée (vous allez comprendre pourquoi, j’en ai eu connaissance par hasard). Typiquement dans l’Etat de New-York, les hommes juifs d’un niveau universitaire épousent une femme juive, lui font un, deux ou trois enfants, divorcent, puis épousent une femme non-juive. C’est un trends extrêmement significatif : le Devoir et puis le Plaisir.  L’inverse est très rare. 

A. 60 ans : Je crois qu’il faut étudier la question de manière tout à fait différente d’un point de vue macrosociologique où là toutes les minorités, les arméniens, les tziganes, les grecs. Vous avez tous vu le film « Le grand mariage grec ». C’était un désastre quand la fille veut épouser un Xénos (un étranger, un non-grec). Idem pour les arméniens et les tziganes. Là les juifs ne se distinguent pas des autres minorités. Et d’un point de vue microsociologique, du point de vue individuel, personne ne peut dire non non non, il n’est pas juif donc je ne l’épouse pas. Deux perspectives totalement différentes à distinguer. 

 J. 39 ans: « Je suis avec quelqu’un qui n’est pas juif et j’ai des enfants qui sont « point d’interrogation ». Je dis point d’interrogation parce qu’on parle bcp ici d’identité juive mais pour nous au sein de notre couple on a défini nos enfants come ayant une identité mixte et c’est très important pour nous que l’identité soit mixte. Je ne l’ai pas compris tout de suite mais au fil des discussions cela m’a paru très important. Pour moi, ils ont une identité juive, pour lui ils ont une identité qui ne doit pas être que juive. Pourquoi ? Parce que si on les éduque que dans le judaïsme ou que dans le catholicisme quand ils sont petits, à 18 ans ils risquent d’avoir un revers de bâton et de rentrer complètement en réaction à l’une ou l’autre identités. Là je me suis dit que ce serait bien que ce soit plutôt mixte, au moins je n’ai pas de mauvaises surprises à 18 ans. Donc pour nous c’est important qu’il y ait cette mixité. »

 A. 40 ans: « moi je suis de culture catholique mais athée. C’est vrai que je ressens que la culture catholique si elle n’est pas religieuse, elle est beaucoup moins forte que la culture juive. Il y a une mémoire qui se transmet beaucoup plus. Donc moi finalement ma culture catholique, je ne la transmet pas réellement, je transmet d’autres choses mais au niveau de l’identité catholique ça s’effiloche un peu. On fête Noël mais ça se limite à ça »

A. 40 ans: « Mes enfants sont juifs mais je me demande encore, de mon côté n’étant pas juif, quels mots je peux donner pour qualifier mon apport ? En fait, les mots sont très réducteurs. Le mieux serait peut-être d’être détaché de cette question. Ce n’est peut-être pas nécessaire ou pas très important pour moi. D’où la question est-ce qu’on peut réduire quelqu’un à une seule identité ? Dans le texte de Sharon, j’ai trouvé ça intéressant qu’elle mette en évidence le fait que ses parents sont juifs mais finalement d’origines et de cultures tellement éloignées, je ne crois pas que c’est si pertinent de se réduire à une seule identité.»

L. 55 ans: « L’identité juive, j’ai l’impression que c’est dynamique. C’est vrai, on peut naître juif ou non-juif selon la halakha mais ce n’est pas ça qui est important, c’est ce que l’on fait de ce bagage. On a eu de très belles histoires et on peut encore en raconter des milliers. (A A.40 ans), je t’ai entendu dire tout à l’heure que tu as deux enfants juifs. J’ai réfléchi et me suis dit donc le papa considère que ses deux enfants sont juifs alors je me suis dit, est-ce que le papa est plus juif que la maman ? Parce que lui, il se réfère au texte ! »

A. 60 ans: « La comparaison entre être catholique et juif n’est pas forcément pertinente. Catholique est une religion. Juif est bien plus large que ça. On peut transmettre énormément de choses sans dire un mot de Dieu ou de la religion. Moi mon judaïsme c’est la tradition Mitteleuropa du début du 20ème siècle, c’est pas tellement Maïmonide, c’est plutôt Kafka, Freud, cette tradition-là. »

J. 28 ans: « Mon père est juif franco-israélien, ma mère est non seulement catholique mais aussi allemande. Au niveau de la transmission on a été élevés en allant à l’église tous les dimanches, en apprenant l’allemand et le français et en allant en Israël tous les ans pour Pessakh (Pâque juive). Il y a eu des moments de remise en questions des 5 frères et sœurs que nous étions. Tous les 5 se définissent de manière tout à fait différente. Chacun a un peu trouvé à partir des milieux sociaux dans lequel il a évolué des chois et des études qu’il a fait… Chaque définition est très personnelle. C’est au sein de la famille qu’on se retrouve sachant qu’il y avait déjà une tradition de mixité parce que du côté catholique, c’est en fait catholique protestant et du côté du grand-père, il y avait déjà eu une conversion au catholicisme ce qui a été presque plus difficile que le mariage catho/juif et du côté c’est ashkénaze et sépharade. On s’en sort tous bien mais avec des questionnements qui n’en finissent pas et qui ne finiront certainement jamais mais on va tous bien. »

 

Le 21 juin 2015

Mon amour de goy 1

Mon amour de goy 1

En juin 2015 a eu lieu, le festival How Do You Jew. Il s’agissait d’un festival éclectique sur des thèmes variés. J’y présentais un atelier sur le thème des couples mixtes intitulé mon amour de Goy. Le texte ci-dessous a servi d’introduction au dit atelier.


Dans le récit incarné que je vais vous livrer dans le cadre de cet atelier, je pars de mon point de vue de femme athée ce qui n’est pas un détail dans le cadre de la transmission matriarcale de l’identité juive. J’espère donc que ce que je vais vous dire va vous faire réagir. Mon objectif est de partager ici nos diverses expériences sur des questions peu débattues dans les familles. C’est un sujet très vaste et c’est pour moi ici le lieu d’expérimenter et de comprendre, parmi les questionnements que je vais soulever, quels sont ceux qui font le plus écho en vous.

Quand j’ai pensé à ce thème, j’ai d’abord pensé à ma propre expérience avec le père de mes enfants. J’ai pensé à notre rencontre et à l’accueil que notre union a reçu auprès de nos familles et de nos proches. J’ai pensé à notre parcours, à nos discussions sur la circoncision, sur les choix d’école, sur les fêtes et les rites culturels, ceux que nous avions envie (ou pas) d’inscrire dans notre histoire familiale. J’ai pensé à notre trajectoire familiale singulière composée par nos identités multiples et à son évolution au fil du temps. Toute cette belle réinvention quotidienne qui me fait souvent sentir plus juive que si je n’avais pas à l’expliquer à mon amour de Goy.

Dans ma famille juive, peu de sujets d’ordre identitaire faisaient l’objet d’un questionnement. Mes deux parents sont juifs et la plupart des choses « allaient de soi ». Je n’ai jamais entendu nulle part le moindre débat autour de la pratique ancestrale de la Brith Mila (circoncision) (ni dans ma famille ni ailleurs dans les institutions juives que j’ai fréquentées avant d’avoir des enfants). C’est compréhensible en même temps puisqu’il suffisait de ne pas se marier avec un « goy » ! Or cette pratique est sans aucun doute un grand sujet de débat – parfois une source de conflit – en tout cas une question éminemment sensible dans l’identité juive de diaspora où de nombreux juifs/juives rencontrent l’âme sœur goy.

Parmi ceux de mes amis qui ont rencontré leur moitié « goy », les avis sur ce point sont très divergents et souvent cela nous fait des débats animés. S’il y a bien une question que l’on se pose à la naissance de son premier enfant (du moins si c’est un garçon) et qui cristallise tant d’enjeux et de représentations, c’est la circoncision. Pas un seul de mes amis juifs n’y a échappé sauf bien évidemment ceux qui ont eu des filles. Après les négociations entre les parents, on croit que ça y est, le problème est réglé, mais en fait, viennent s’ajouter les questions et perceptions des enfants. J’ai deux fils, l’un des deux m’a dit un jour qu’il était gêné à la natation de montrer son zizi juif. L’autre m’a dit un jour ceci : « Maman à l’école, il y en a qui ont des zizis Capuchon, moi j’ai un zizi Champignon et papa, il a de la chance, il a un zizi “Transformers” (entendez ici un zizi capuchon capable de se transformer en zizi champignon)». Difficile de ne pas entendre qu’avoir un zizi différent de celui des copains, ben ce n’est pas si simple.

Pour certains ne pas circoncire et donc « ne pas couper », c’est couper son enfant d’une histoire familiale, d’une tradition séculaire, d’un passé, bref de ses racines. C’est un acte biographique, identitaire et de mémoire. La circoncision légitime la judéité de leur enfant aux yeux des « autres » juifs. Pour d’autres, la circoncision est un acte barbare, dépassé, une atteinte inutile au corps voire une mutilation. Cette question n’est pas uniquement l’apanage des couples mixtes, je reviens d’Israël où, à mon grand étonnement, j’ai rencontré des juifs israéliens qui remettent en question la circoncision. Un ami israélien m’a dit “si j’ai la possibilité d’avoir 4 fois plus de plaisir avec un prépuce pourquoi enlever cette possibilité là à mes enfants?“. Cette remise en question s’accompagne souvent d’une référence à des études scientifiques (notamment celles réalisées auprès d’hommes circoncis sur le tard issus de l’immigration russe en Israël) qui auraient démontré que les hommes avec prépuce avaient une sexualité plus épanouie…

Pour d’autres encore, la circoncision est un marqueur corporel synonyme de stigmatisation et de souffrances, une référence à la Shoah. Plutôt que de faire comme leurs ancêtres trop facilement repérés par les nazis, ils choisissent (tant qu’à faire !) d’éviter ce stigmate à leurs enfants. Le souci de ces derniers est que leurs enfants puissent vivre paisiblement en se fondant dans une masse universaliste. Ce sont les partisans (conscients ou inconscients) de l’assimilation. A ce propos, le couple « mixte », représente pour certains la promesse d’une rapide assimilation. Pour d’autres, c’est une voie vers la création d’un monde métissé où l’amour et les valeurs universelles priment sur tout le reste mais où les identités, la mémoire, la filiation tiennent une place importante.

Parlons-en aussi de ces identités multiples à gérer quand on est un couple “mixte”. Comment répondre simplement à cette question que m’a posée un jour un de mes fils: « maman est-ce que je suis juif ou chrétien ». Naturellement, j’aurais tendance moi, en tant qu’athée, à lui dire que du point de vue religieux, il n’est ni l’un ni l’autre puisque nous ne pratiquons aucune des deux religions. Mais les choses ne sont pas si simples et tellement personnelles. Si je leur dis qu’ils sont juifs, alors comment expliquer qu’ils ne soient pas chrétiens ? Et comment rétablir un genre d’« égalité identitaire » ? Pourquoi serais-je la seule à transmettre une identité ? Pas facile.

Comme si ce n’était pas assez compliqué, aujourd’hui après avoir choisi le prénom de son enfant (juif ou pas ?), les discussions peuvent se prolonger autour des noms de famille… En effet, depuis peu en Belgique, il est permis de donner à ses enfants les deux noms de famille, celui du père mais aussi celui de la mère. Pour moi (pour nous), ces questions se sont posées avec les tiraillements propres aux couples mixtes. Très chouette de faire apparaître deux histoires familiales sans qu’une des eux ne soient considérés de fait comme plus importante que l’autre pour moi qui suis aussi féministe. Mais bon mon nom reste un nom à « connotation étrangère » alors que celui du père de mes enfants est typiquement belge. Quand on sait (comme moi par déformation professionnelle ?), à quel point la discrimination à l’embauche est prégnante en Belgique, il y a dans ce contexte (et c’est malheureux) de quoi hésiter à donner volontairement un nom à connotation étrangère à ses enfants. Et puis quelque part, je me dis qu’en leur laissant un seul nom (aussi belge “de souche” qu’il soit), je le fais entrer de facto dans le patrimoine des noms de famille juifs!

Enfin, en préparant cet atelier, j’ai aussi pensé à mes propres parents. Ma mère née au Maroc et ses deux parcours d’immigration, l’un datant de 1949 quand elle a immigré en Israël depuis le Maroc avec ses propres parents et l’autre datant de son arrivée en Belgique début des années 60’ après sa rencontre avec mon père. Après avoir rencontré son ashkénaze de mari, ma mère a utilisé nombre de ses charmes dont son talent culinaire pour se faire accepter auprès de ses beaux-parents ashkénazes qui l’appelait tout de même la « schwartze » au début (ce qui veut dire la noire en yiddish)… Elle a du après avoir prouvé que malgré ses racines judéo-arabes – plutôt branchée couscous, srena (version du tchoulent) ou shakshouka (plat à base de tomates et poivrons typiquement juif marocain) – elle savait mieux faire le gefilte fish (carpe à la juive), le gehakte leber (foie à la juive) et le keeskiekhen (gâteau au fromage) que sa belle-mère juive polonaise.

En repensant à mes parents, tous deux juifs mais l’une issue du Maghreb et l’autre originaire d’Europe de l’Est, je me suis dit qu’entre eux, il y avait vraiment ce qu’on appelle un choc culturel. Quand je mets en perspective mon couple et le leur, c’est le leur qui s’apparente à ce que les sociologues nomment l’hétérogamie. Ce terme pour les sociologues de la famille sert à désigner dans le cadre d’une union, les conjoints qui sont éloignés culturellement ou socialement l’un de l’autre. En gros, entre mon goy de mari et moi, nés tous deux à Bruxelles, tous deux issus de la classe moyenne éduquée, il y a très peu de différences. C’est presque une coquetterie que de se considérer comme un couple mixte. Aux yeux de la sociologie, nous serions considérés comme un banal couple homogame. Voilà donc un concept qui à comme intérêt de remettre les choses en perspectives et qui nous donne l’occasion de relativiser et de questionner le concept même de “mixité”.
 

Etrangère de souche

Etrangère de souche

Cela fait longtemps que je suis confrontée au regard intrigué de l’autre alors que je ne suis ni bronzée ni bouclée. Physiquement, je passe pour le commun des mortels tout au plus pour une européenne d’origine espagnole ou italienne, jamais vraiment pour une belge. Si j’ai rarement été confrontée au délit de faciès (même si j’avoue ne jamais avoir essayé non plus d’entrer au Cercle de Lorraine), en revanche, j’ai un nom qui en dit long sur mes origines et il m’est souvent arrivé de devoir me justifier par rapport à la politique d’un Etat dans lequel je n’habite pas et cela même lors d’entretiens d’embauche. A noter que j’ai aussi eu droit, grâce à mon nom de famille polonais, à des propos racistes visant les polonaises.

Mon étrangeté vis-à-vis des autres, je ne l’ai comprise que vers 15 ans. C’est lors de mon passage (en secondaire) de l’école juive à l’école communale que je fut confrontée pour la première fois à des enfants non-juifs. Comme j’ai eu un parcours scolaire mouvementé, je me suis retrouvée dans des sections faibles composées quasi exclusivement de doubleurs et d’élèves issus de l’immigration marocaine, turque mais aussi portugaise, espagnole et italienne. Peu de « belgo-belges » en fait. Dans l’école où j’ai terminé ma scolarité, nous étions à tous casser 5 ou 6 juifs sur toute l’école et dans ma classe, j’étais systématiquement la seule juive.
Dans ce contexte, il m’est arrivé d’être confrontée aux préjugés des autres qui allaient de regards intrigués à certains propos que l’on qualifierait facilement dans le contexte actuel de dérapages antisémites. Ce qualificatif n’avait alors pas lieu d’être à l’époque où je l’ai vécu mais le contexte (de résolution du conflit israélo-palestinien notamment) du début des années 90’ était bien différent. Dès lors, loin de moi l’idée de généraliser à partir de mon cas personnel mais c’est pour moi ici l’occasion de poser les bases d’une réflexion à partir d’un récit incarné, le mien.

Je me souviens bien par exemple de tel garçon d’origine turque qui m’a dit sans savoir que j’étais juive ne pas être raciste sauf à l’égard des juifs ou de tel autre qui se moquait de l’accoutrement des juifs orthodoxes pensant que tous les juifs étaient ainsi vêtu. Ce n’était pas simple mais je me suis structurée avec cette différence et j’ai appris à me défendre contre des propos relevant avant tout de l’ignorance.
A la même époque, j’ai également découvert que j’avais un nom exotique. J’ai du apprendre à répondre aux interrogations des autres sur ce prénom israélien et ce nom de famille polonais. Paradoxalement mes parents ne se vivaient pas comme étant issus de l’immigration. Pour pouvoir répondre (ou pas) aux questions des autres sur mes origines, il a fallu que je réalise une quête identitaire. Savoir qui j’étais réellement et quelles étaient mes racines.

Ce dont je me souviens également quand je me (re)met dans ce contexte de changement, ce sont mes propres préjugés vis-à-vis des autres  et notamment vis-à-vis des arabo-musulmans. Ceux-ci m’avaient été inculqués par mon environnement familial (en Belgique ou en Israël) et social (à l’école, dans les institutions juives…). Par exemple, l’école juive que je fréquentais en primaire était située à Cureghem dans un quartier vécu comme « dangereux » ce qui générait des sentiments de défiance vis-à-vis de la population locale.

La prise de conscience de ces préjugés m’ont permis de ne pas appréhender d’emblée les propos négatifs sur les juifs comme un antisémitisme profondément ancré dans la conscience de mes congénères mais bien comme quelque chose qui existait dans tous les milieux et dans toutes les familles y compris la mienne.
Loin de correspondre aux clichés associant tous les juifs à la bourgeoisie ou à l’intelligentsia, ne venant pas d’un milieu social spécialement favorisé ni sur le plan culturel ni sur le plan économique, mon éducation – mon capital culturel – était assez similaire à celle de mes camarades de classe. Ce que j’ai pu observé alors, c’est qu’à force de se fréquenter quotidiennement s’est développée une complicité et ces préjugés liés à nos identités respectives furent rapidement relégués au second plan voire aux oubliettes.

Mais j’ai aussi compris que j’allais toujours être considérée a priori dans le regard de l’autre comme une étrangère. J’ai donc développé une sensibilité toute particulière à la stigmatisation dont font l’objet ceux qui sortent du lot pour une raison ou une autre que ce soit les noirs, les arabes, les homosexuels ou les marginaux de tous poils… Et de là aussi s’est développée l’idée que ce combat était universel.

Réflexions sur la géographie juive à Bruxelles

Réflexions sur la géographie juive à Bruxelles

Que sait-on des changements de localisation de la population juive bruxelloise et de leurs significations ?


On apprenait récemment dans les médias qu’une école juive bruxelloise voulait déménager pour augmenter sa fréquentation. L’école en question est l’Athénée Maïmonide située dans le quartier de Cureghem à Anderlecht. Elle serait confrontée, depuis plusieurs années, à une baisse de sa fréquentation qui menacerait sa survie financière. Les responsables imputent cette baisse de fréquentation à l’insécurité croissante du quartier. Selon eux, les parents seraient réticents à y inscrire leurs enfants car ils craignent pour leur sécurité. Maïmonide est situé Boulevard Poincaré à proximité de la Gare du Midi. Or, ce quartier a constitué pendant longtemps un des quartiers de prédilection des immigrants juifs.

Ce constat nous amène à nous poser des questions sur l’évolution la population juive bruxelloise. Quelle signification peut-on attribuer à ces changements de localisation ? Comment a évolué la présence juive dans la société belge ? Quels sont ses liens avec les autres immigrations plus récentes ? Que restent-ils du passé d’immigration de la population juive bruxelloise ? Vaste questionnement… Je vais tenter ici d’apporter des pistes de réflexion plutôt que des éléments de réponse.

Population juive dans les quartiers bruxellois

Il existe en fait peu de chiffres permettant d’identifier et de localiser la population juive bruxelloise. Loin de moi, l’idée de souhaiter un dénombrement ethnique, je ne connais malheureusement trop bien les dérives potentielles de ce type de statistique. En Belgique, toute distinction selon la religion, la race ou l’origine est interdite dans la Constitution. Malgré cela, un recensement des juifs de Bruxelles a bien été effectué, en son temps, par les administrations locales bruxelloises. C’est précisément, cette forme de collaboration administrative qui a conduit des milliers de juifs vers la mort qui vient d’être reconnue par le bourgmestre de la commune de Bruxelles-ville[1].

Ainsi, l’analyse réalisée dans le cadre des recherches historiques sur la collaboration de l’administration bruxelloise aux déportations de juifs ont aussi mis à jour, outre la confirmation de la collaboration des autorités locales, la perception de la population juive de l’époque chez les mandataires politiques. Il en ressort que ce qui le comportement attribué voire reproché à la population juive des quartiers populaires d’Anderlecht en 1940 ressemble, à peu de choses près, à ce ceux reprochés à la population issue de l’immigration turque ou marocaines qui réside aujourd’hui dans ces mêmes quartiers.

Un extrait issu d’une synthèse d’un débat au conseil communal bruxellois relatif à l’immigration dans la capitale critique le comportement des ces immigrants juifs : le manque de soins des enfants, le problème de l’abattage rituel ou encore la concurrence commerciale. Les critiques fusent : “Il semble que quelques vieilles firmes belges […] spécialisées dans le commerce de la maroquinerie, ont vu leurs affaires péricliter parce que de nombreux artisans juifs […] alimentent le marché à des prix beaucoup plus bas”; “Depuis que les Juifs polonais ont pris [le commerce de la fourrure] en main, on ne fait plus à Bruxelles que la petite fourrure bon marché et la forte concurrence ne nourrit personne”; “De nombreux cafetiers ont perdu leur clientèle habituelle parce que les Juifs venaient trop nombreux dans leurs établissements. On [leur] reproche de ne pas parler la langue du pays, de se cantonner dans certains quartiers de la commune (où ils forment un véritable ghetto) et de ne pas assez frayer avec la population non-juive[2]

On y apprend aussi des choses sur l’importance, la localisation et l’occupation de la population juive dans les communes bruxelloise dans l’entre-deux-guerres. Au début du 20ème siècle, la population juive bruxelloise est estimée à 10.000-12.000 personnes. Ce chiffre va fortement augmenter en quelques décennies pour arriver 65.000 et 70.000 personnes en 1940 dont seulement 4000 belges. Constituée de plus de 90% d’immigrés économiques ou politiques, leur réalité socio-économique était la même que celle des immigrés marocains et turcs des quarante dernières années.

En ce qui concerne leur localisation, les juifs se répartissent dans deux zones s’étendant autour des gares du Nord et du Midi. Ils sont concentrés dans certaines communes comme Bruxelles-Ville, Schaerbeek, Anderlecht et Saint-Gilles[3]. Ils se regroupent dans certains quartiers formant de véritables enclaves ethniquement connotées freinant leur intégration au sein de la société belge[4].Ils sont essentiellement occupés dans le secteur tertiaire ainsi que dans de petites entreprises commerciales et artisanales.

Evolution et localisation de la population juive actuelle

A leur arrivée à Bruxelles, comme d’autres immigrations récentes, la population juive a installé ses quartiers notamment à proximité de la gare du midi dans le quartier de Curegem. De nombreux juifs travaillaient alors dans le commerce de gros au Triangle, dans l’industrie du textile ou dans la maroquinerie. L‘école juive Maïmonide, mais aussi la synagogue rue de la Clinique, les traiteurs casher et d’autres services de proximité répondaient alors à la demande importante d’une population spécifique.
Cette diminution de la demande du public de Maïmonide évoque les changements de localisation de la population juive à Bruxelles. Ces changements de localisation traduisent l’ascension sociale des juifs bruxellois.
Peu de juifs résident encore dans les quartiers populaires où leurs parents avaient élus résidence à leur arrivée à Bruxelles. Les juifs n’occupent plus les mêmes emplois et sont aujourd’hui bien ancrée dans toutes les strates de leur société d’accueil. Tout porte à croire que la population juive a migré de la première à la deuxième couronne en privilégiant le Sud de Bruxelles, comportement similaire aux milieux aisés. Depuis une décennie, on observe une tendance dans la population juive à la périurbanisation. Il semblerait que les nouvelles générations s’installent dans la périphérie bruxelloise des deux Brabants (Rhodes Saint-Genèse, Waterloo, Rixensart…) reproduisant ainsi le comportement de la bourgeoisie belge.
Le constat de la diminution de la demande des parents pour l’école Maïmonide amène à se poser d’autres questions, a fortiori dans le cas d’une relocalisation qui nécessiterait de pouvoir évaluer la « demande juive » en matière d’écoles et l’opportunité d’y ouvrir une troisième école dans le Sud de Bruxelles : comment à évoluer la population juive au sein de la société belge notamment dans ses choix d’école ? Quelle est la proportion de la population juive qui inscrit son enfant dans une école juive ? Quelle est le taux de couverture des écoles juives existantes dans le Sud de Bruxelles par rapport à la demande ?
[1] Les fonctionnaires communaux de l’époque ont contribué, en réalisant un recensement des juifs, à aider l’occupant allemand à mener à bien sa politique antisémite.

[2] DELPLANCQ T. ; in Bruxelles et la question juive ; Des paroles et des actes – L’administration bruxelloise et le registre des Juifs, 1940-1941 , CHTP-BEG – n°12/2003. Propos recueillis lors d’une réunion entre le Foyer israélite et le collège échevinal anderlechtois,
[3] DELPLANCQ T. ; in Bruxelles et la question juive ; Des paroles et des actes – L’administration bruxelloise et le registre des Juifs, 1940-1941 , CHTP-BEG – n°12/2003
[4] TASCHEREAU S., PIETTE V. ET GUBIN E., les commerçants étrangers à Bruxelles dans les années trente, CHTP-BEG – n°9/2001[/vc_column_text][/vc_column][/vc_row]