Sharon de Bruxelles

Récit d’une mère de famille de retour du Nord de l’Italie

Récit d’une mère de famille de retour du Nord de l’Italie

Revenant de vacances familiales dans le nord de l’Italie, confinée chez moi depuis mon retour, j’ai écrit ce récit parce que je m’interroge sur la notion de « zones à risques » et sur le manque de consignes claires données à leur retour aux personnes qui ont passé leurs vacances de Carnaval dans le nord de l’Italie.

Le 21 février dernier est le jour de notre départ en famille vers le nord de l’Italie. Nous partons skier dans le cadre d’un séjour organisé par une association. Dans le car, sur mon smartphone, je découvre que le Coronavirus commence à faire son apparition en Italie. Arrivés en Italie, nous apprenons que les nouvelles de la propagation du virus COVID-19 se confirment. L’Italie prend des mesures de confinement et ferme les écoles situées dans les zones à risques, la Lombardie et la Vénétie. Or, notre hôtel est situé à Soraga dans le Trentin à 300 km de Milan (Lombardie) et 170km de Venise (Vénétie), en dehors de la zone dite à risques.

Les stations de ski du Nord de l’Italie ne sont pas considérées comme des “zones à risques”

Le 23 février en l’espace d’un week-end, l’Italie (du nord) est devenue le plus large foyer de personnes infectées par le coronavirus en dehors de l’Asie. Une spectaculaire flambée qui met un coup de pression aux autorités italiennes, forcées d’agir dans l’urgence. Mais juste à côté dans le Trentin où nous nous trouvons, absolument rien ne dérange la quiétude des villages touristiques des Dolomites et de ses skieurs. Or les Dolomites et ses stations de ski situées dans le Trentin, en plus d’être un lieu qui draine du tourisme de masse, constitue clairement un lieu de villégiature par excellence pour les Italiens du nord. Voici pour preuve l’anecdote rapporté dans le Monde [1]: « Samedi soir, plusieurs journaux italiens racontaient l’histoire d’un couple de résidents de Codogno (Lombardie), habitant donc en plein cœur de la zone confinée, qui était parti quelques jours plus tôt de leur domicile, malgré l’interdiction, pour rejoindre le Trentin, où il a une résidence secondaire. Se sentant mal, les deux retraités se sont rendus aux urgences les plus proches, où ils ont été diagnostiqués positifs au test du coronavirus ». Nous constatons d’ailleurs sur place que la fréquentation ne diminue pas ni sur les pistes ni dans les files d’attente pour les téléphériques (dont certains ont la capacité de transporter plus de 100 personnes). Peut-être même que cette fréquentation augmente, certains de ceux qui sont contraints de rester confinés chez eux avec leurs enfants pourraient avoir saisi l’occasion pour se « réfugier » dans le département d’à côté, afin d’échapper au risque de contamination ou aux mesures restrictives. Ce qui rend ces fameuses « zones à risques » peu étanches. Or, c’est bien ce concept de «zones à risques» qui détermine les mesures de précautions qui seront prises à temps (ou pas). Par exemple, une fois de retour en Belgique, les médecins nous répéteront sans arrêt que nous n’avons pas voyagé dans une “zone à risques”, et donc que nous n’avions pas accès aux tests de détection du Coronavirus.

Deux poids, deux mesures à notre retour en Belgique.

Sur place, nous sommes inquiets, mais avons du mal à estimer le degré de gravité de la situation. Devrions-nous rentrer en Belgique ? Risquons-nous d’être confinés en Italie? Les organisateurs du séjour déclarent le groupe de voyageurs belges au ministère des Affaires étrangères. La semaine passe sans qu’aucune consigne soit donnée et encore moins de mesures préventives pour les Belges partis dans le nord de l’Italie. Sans symptômes et ne venant pas d’une « zone à risques », nous pouvions rentrer en Belgique et retourner à nos activités sans nous signaler à qui que ce soit. La suite à donner était donc laissée à l’appréciation de chacun. Certains d’entre nous décident par civisme de contacter leur employeur. Les réponses reçues divergent, certains sont encouragés à télétravailler pendant 14 jours, d’autres à retourner travailler dès leur retour. De la même façon, en ce qui concerne les écoles, nous avons proposé de garder nos enfants à la maison par mesure de précaution en écrivant à la direction, mais en guise de réponse nous recevons une circulaire du SPF Santé publique stipulant que les enfants qui ne présentent aucun symptôme pouvaient retourner à l’école.

À notre retour, mon compagnon et moi développons quelques symptômes grippaux, mais pas de fièvre. Nous contactons notre généraliste lui précisant la région où nous avons passé nos vacances. Il nous demande de ne pas venir en salle d’attente et propose de passer nous ausculter à domicile. Il a reçu des consignes strictes et nous explique que nous ne sommes pas éligibles au test de détection du Coronavirus parce que nous ne venons pas d’une « zone à risques » et que nous n’avons pas de température. Nous sommes invités à nous mettre en quarantaine par mesure de précaution pendant la durée d’incubation du virus, soit 14 jours.

Nous avions par ailleurs contacté nos employeurs qui nous préconisaient de rester à la maison en nous permettant de télétravailler. Résultat, nous sommes confinés chez nous, mon compagnon et moi, par mesure de précaution, mais nos enfants sont encouragés à aller à l’école par une circulaire du SPF Santé Publique, ce qui est caractéristique d’une gestion « deux poids deux mesures ».

Un flou qui génère un climat anxiogène

Quelques jours après, alors que la situation a évolué en Belgique où quelques cas viennent d’être détectés, notre fils revient de l’école, malade. Il tousse, a mal à la tête et a de la fièvre. La généraliste décide de l’envoyer en urgence à l’hôpital Saint-Pierre où on lui fera un frottis nasopharyngé pour détecter s’il est oui ou non atteint par le Coronavirus. Le lendemain, la rumeur du test de notre fils – test qui s’est avéré négatif par la suite – s’étant propagée comme une traînée de poudre, la situation s’est totalement emballée. Nous avons commencé à recevoir de nombreux messages et des appels de parents inquiets. En l’espace de quelques heures, nous avons été amenés à gérer la paranoïa ambiante et à nous sentir coupables d’avoir envoyé nos enfants à l’école. Fatigués par la situation, inquiets pour notre fils malade, nous nous sommes retrouvés à gérer le climat anxiogène généré par l’absence de consignes claires de la part des autorités compétentes.

Nous avons été laissés dans le flou le plus total depuis le début et surtout depuis notre retour en Belgique alors que nous revenions du foyer de la propagation du virus en Europe. Selon le spécialiste Marc Wathelet[2], il aurait fallu « prendre la température des individus à leur retour de régions où le virus circulait, et leur donner des instructions claires sur comment se mettre en quarantaine en attendant les résultats d’un dépistage systématique, et accompagné d’un encadrement social et médical approprié tout au long de la quarantaine ». En ne prenant aucune mesure claire, le gouvernement a fait porter la responsabilité de la propagation du virus sur les individus plutôt que de protéger la collectivité.

Bruxelles, le 8 mars 2020.

[1] Le Monde, publié samedi 7/3 : Coronavirus : 15 millions d’Italiens placés en quarantaine, l’OMS salue un « véritable sacrifice »

[2] Une contribution externe de Marc Wathelet publié dans la Libre le 7/3 : Coronavirus : « Face à sa propagation exponentielle, des mesures extrêmes s’imposent »