Sous les arcades d’un grand hôtel Art déco désaffecté, une boutique résiste au temps. Curiosités marocaines, échoppe figée dans une autre époque, abrite bien plus que des objets anciens : elle conserve des fragments d’une mémoire en voie d’effacement.
Derrière le comptoir, Danielle veille sur cet héritage. Née ici il y a près de 80 ans, elle fait partie des derniers juifs de Fès. Ils étaient 16 000 en 1950, ils ne sont plus qu’une cinquantaine aujourd’hui. Une présence millénaire qui s’étiole, doucement, inexorablement.
Une rencontre entre deux époques
Parmi les cuivres patinés et les effluves de bois ancien, nous avons parlé. Comme de vieilles amies, nous avons évoqué nos mères, nos enfants, l’huile d’argan et les kilos en trop. Mais aussi l’Histoire, le départ des juifs marocains, la guerre, et les identités plurielles qui tissent une existence. Pourquoi sont-ils partis ? Pourquoi certains sont-ils restés ?
Danielle, elle, n’a jamais ressenti de menace en tant que juive au Maroc. Mais avec le départ de sa communauté, les juifs sont devenus invisibles. Désormais, les jeunes générations, qui n’en croisent plus, en viennent à confondre juifs et Israéliens.
Aujourd’hui, la guerre à Gaza ravive des tensions. Danielle avoue qu’elle se fait plus discrète sur son identité. Pourtant, elle est marocaine avant tout. Juive, oui, mais aussi française. Une identité faite d’exils et de racines profondes.
Un fil invisible entre Fès et moi
Avant de partir, j’achète une hanoukia en bronze. Danielle glisse discrètement une main de Fatma dans mon sac. « Pour porter chance à ta mère », me dit-elle avec un sourire tendre. Comme un lien secret, un fil invisible entre Fès et moi. Que restera-t-il demain de cette mémoire ?
Un immense merci à Paul Dahan de m’avoir permis cette rencontre précieuse.