Sharon de Bruxelles

Témoignage sur les conflits importés

Témoignage sur les conflits importés

Je suis née à Bruxelles en 1974 d’une mère israélienne et d’un père belge, tous deux juifs. Israël a toujours été idéalisé dans ma famille. Pendant longtemps, j’ai cru qu’Israël était un désert avant l’arrivée des juifs en 1948. Je n’avais jamais entendu parlé des palestiniens. C’est bien plus tard vers la vingtaine que ma vision du monde a évolué mais il m’a fallu encore vingt ans, avant d’oser émettre une opinion critique publiquement.

En juillet 2014, une nouvelle guerre commençait à Gaza, l’idée qu’une nouvelle tragédie soit sur le point de commencer et que « nous » allions, une fois de plus, nous taire, m’était devenu insupportable. Sur Facebook, je décide d’exprimer mon indignation par rapport à l’aveuglement de la société israélienne vis-à-vis des milliers de morts palestiniens. Ensuite, assez rapidement, j’ai commencé à recevoir des messages haineux et des menaces. Des recherches m’amènent à découvrir la source. Un individu raconte que j’organise des manifestations anti-Israël et invite la communauté juive à me considérer comme une personne dangereuse. Ces propos mensongers et diffamatoires deviennent rapidement viraux et des membres de la communauté juive se mettent à les propager jusqu’à ce que cela arrive aux oreilles de ma propre famille. Captures d’écrans à l’appui, je les publie sur mon mur pour montrer ce qui se passe quand on ose, en tant que juive, manifester son empathie envers les palestiniens.

Suite à cela, j’ai reçu des centaines de messages de soutien et mon témoignage a été publié dans un média belge. Ce soutien populaire et médiatique m’a aidé à me sentir moins seule et aussi à faire comprendre à ma famille ce qui s’était réellement passé. Ce fut pour moi un vrai « coming out » parce qu’oser critiquer la politique israélienne quand on a vécu une partie significative de sa vie dans la communauté juive, c’est oser se confronter à son milieu familial et risquer le rejet. Peu de gens sont prêts en payer le prix.

Par ailleurs, je pense aussi qu’il est plus important que jamais de lutter contre l’antisémitisme. Ce n’est pas parce que je critique ouvertement la politique israélienne que je ne vois pas les dérives antisémites qui ne cessent d’augmenter depuis les années 2000. Il est de mon devoir de rester vigilante et de dénoncer ceux qui instrumentalisent parfois le conflit israélo-palestinien pour véhiculer des propos haineux vis-à-vis des « sionistes » (terme que je n’utilise plus tellement il est galvaudé) et qui ne servent en rien la cause palestinienne. Montrer que tous les juifs de Belgique ne cautionnent pas la politique israélienne – qu’ils sont capables de s’élever contre les injustices infligées aux palestiniens – est aussi une bonne manière d’éviter les amalgames.

Sharon de Bruxelles, le 21 octobre 2018.

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De Jérusalem à Bruxelles, il n’y a qu’un pas.

De Jérusalem à Bruxelles, il n’y a qu’un pas.

Effi Weiss & Amir Borenstein sont deux artistes israéliens établis à Bruxelles. Dans leur film « Deux fois le même fleuve » tourné le long du fleuve Jourdain – lieu emblématique du tourisme israélien – ils mettent à nu les représentations de la société israélienne liées à la construction identitaire du pays. J’ai eu, à mon tour, envie de questionner leur rapport à l’identité et à la ville de Bruxelles, leur ville d’adoption.

Choix de ville, choix de vie.

Amir et Effi sont nés au début des années 70 en Israël. Amir vient de Haïfa et Effi de Ramat Gan, une ville proche de Tel-Aviv. Après leur rencontre à Bezalel, l’école des Beaux-Arts de Jérusalem, ils décident de former un duo artistique et de rester à Jérusalem. A l’époque, ils sont à contre-courant car la scène artistique se développe à Tel-Aviv réputée plus libre et festive par opposition à Jérusalem où le moindre caillou est lourdement chargé de sens et d’histoire « Tel-Aviv est la nouvelle ville, la ville israélienne par excellence créée dans le cadre du projet sioniste. Tel-Aviv, c’est une ville exclusivement juive même si y résident aussi des arabes. Jérusalem est une ville de 3000 ans ou cohabitent trois religions et plus… ». Leurs choix de ville correspondent à leurs choix de vie. En Israël, Jérusalem plutôt que Tel-Aviv. En Europe, Bruxelles plutôt que Paris, Berlin ou Amsterdam : « Il y avait un désir de chercher un endroit plus underground, un lieu qui n’est pas à priori un choix naturel. Et donc pas un centre comme Berlin, Amsterdam ou Paris. On n’était jamais venu à Bruxelles plus de deux heures avant de prendre la décision d’y habiter ! On a pris notre décision un peu à l’aveugle. On n’avait aucune idée de ce qu’était Bruxelles avant de venir… »


Des enfants de « sabras » un peu à l’étroit…

Effi et Amir sont nés dans une famille de vrais « sabras ». Sabra désigne les populations juives nées avant 1948 dans le territoire de la Palestine sous mandat britannique et leurs descendants dans la population israélienne. Par extension, cela désigne tous les Juifs nés sur la Terre d’Israël. Le mot dérive de l’hébreu tsabar (figue de barbarie), allusion à la douceur du fruit qui se cache derrière la plante piquante du désert, à l’image supposée des Israéliens de cette génération qui se voulaient si différents et si éloignés des juifs de la diaspora, qui se voulaient lavés de la «maladie juive» incarnée par l’exil. Et qui ont désiré à toute force créer en terre d’Israël, un Juif nouveau, souverain, fier et fort[1]. Les parents d’Effi et Amir sont nés en Israël, leurs grands-parents sont arrivés en Palestine dans les années trente, avant la création de l’Etat d’Israël[2]. La shoah et leurs racines européennes n’ont quasiment pas fait partie du récit familial : « Moi j’ai découvert sur le tard que les cinq frères de ma grand-mère ont péri dans le camp d’extermination de Sobibor le même jour. En tout cas, ça ne faisait pas partie de mon identité, ça ne faisait pas partie de l’histoire familiale. J’ai grandi dans une famille israélienne plutôt qu’européenne. Nos parents c’étaient des « sabras ». Mon grand-père ne voulait parler que l’hébreu, il ne voulait pas prononcer un seul mot de yiddish ». Leur exil volontaire vers l’Europe de leurs ancêtres résonne pour eux comme un retour aux sources même si, a priori, ce n’était pas leur unique motivation. Chacun d’eux, à sa manière, a eu besoin d’espace et de rencontre avec l’Autre. Effi étouffait dans une société ultra-conformiste où très peu de place est laissée à l’individualité et à l’expression d’une opinion divergente. Amir aimait par-dessus tout aller à la rencontre des autres cultures.

…séduits par la Zinneke attitude…

Ce qui les a attirés à Bruxelles, c’est justement l’inexistence d’une identité locale forte : « moi je trouve que c’est un grand avantage. Il faut juste défendre cette non-identité. Ce qui devient compliqué c’est quand on essaie d’inventer une identité qui n’existe pas c’est là ou ça devient dangereux. Des gens qui se revendiquent comme Zinneke, nous on trouve ça génial  ». Il est vrai que les bruxellois se rêvent métissés à l’image du «zinneke », terme péjoratif à l’origine pour désigner les chatons sans race devenus trop envahissants à Bruxelles que les habitants noyaient dans la Senne. Le nom Senne se traduit par de Zenne en néerlandais standard, et Zinne en Bruxellois. Les Zinneke étaient donc à l’origine ces petits chats bâtards, sans race, destinés à être jetés dans la Senne. Par extension on appelle Zinneke tout animal ou même personne d’origines mélangées[3]. Les bruxellois se sont appropriés ce terme pour en faire une valeur positive intrinsèque de leur identité. La figure du Zinneke est à l’opposé de celle du sabra: «  En Israël, le moule est tellement puissant qu’il fait table rase du passé et des diverses identités qui ont constitué le peuple juif ».

…mais perplexe vis-à-vis de la somnolence bruxelloise

Néanmoins, une chose étonne Effi. Elle s’interroge sur le peu de liens entre néerlandophones et francophones à Bruxelles et l’inexistence de lieux ou bruxellois, francophones et néerlandophones, se côtoient voire grandissent ensemble en partageant leurs cultures respectives. Elle qui vient d’un pays dans lequel, malgré le climat peu propice, des écoles judéo-arabes existent : «Comment est-ce possible qu’en Israël, il y a des écoles bilingues, là ou juifs et arabes sont considérés comme des ennemis, et qu’à Bruxelles ce soit chose impossible ? » questionne Effi. Comment expliquer qu’à Bruxelles, personne ne s’insurge contre cette impossibilité devenue au fil du temps et des conflits communautaires quasiment structurelle ? Effi et Amir pensent que le point faible de Bruxelles c’est sa somnolence qui rend les bruxellois inertes aux changements fussent-ils anti-démocratiques : « il y a un manque d’énergie qui rend les gens trop obéissants et ça fait peur car on sait où ça mène l’obéissance… ». En guise d’illustration, Effi fait référence au bouclage de la ville suite aux attentats de Paris en janvier 2016 où grâce à l’argument sécuritaire, le gouvernement pouvait faire accepter aux bruxellois tout et n’importe quoi sans que personne ne bronche sur le caractère non-démocratique des mesures envisagées pour lutter contre un ennemi commun et pour le moins abstrait : « le terrorisme ».

 Yordims ? Sales sionistes ?

Les israéliens qui quittent leur pays sont souvent mal considérés par leurs ex-compatriotes. Ceux-ci les appellent les « Yordim ». Yordim est un terme péjoratif signifiant littéralement ceux qui descendent par opposition à ceux qui montent en Israël les Olim. Le phénomène des israéliens expatriés a tendance à être minimisé en Israël. Il est difficile de se faire une idée de l’ampleur et de l’évolution du phénomène tant les statistiques israéliennes ne permettent pas réellement de le mesurer. Mais quand on voit les efforts déployés par le gouvernement israélien pour étoffer sa démographie juive, il y a de quoi se poser des questions. Quand on demande à Effi et Amir s’ils se considèrent comme des expatriés, des exilés ou encore des yordims, on sent bien qu’ils se sentent à l’étroit dans ces cases. Quelque part s’ils sont venus au pays des zinneke, c’est pour se libérer des étiquettes. Mais on n’y échappe jamais complètement.
Critiqués là-bas par leurs ex-concitoyens, ici, ils doivent, comme d’autres immigrés, faire face à la sempiternelle question : d’où venez-vous ? Ils disent ne pas toujours se sentir à l’aise dans le climat actuel mais précisent-ils « c’est plus par peur d’être mis dans une case que par peur de l’antisémitisme ». En tant que juifs et israéliens, ils pourraient aussi bien être confrontés à de l’antisémitisme qu’à de l’anti-israélisme primaire. Ils n’ont jamais vécu personnellement de mauvaises expériences mais ils ont entendu des récits d’amis moins positifs: « j’ai des amis qui ont vécu des expériences pas très drôles, du coup j’ai toujours cette peur et j’essaie de ne pas vivre dans la peur. Alors je me dit : allez on est tous des êtres humains. Je ne suis pas responsable de mes origines. J’en suis ni fière ni honteuse. Elles font partie de moi mais elles ne me définissent pas »

[1] David GROSSMAN (1995), La fin du sabra mythique, article du 7 novembre 1995 dans Libération.
[2] Source : wikipédia
[3] Georges LEBOUC (2006), Dictionnaire de belgicismes, éditions Racine.

Mohamed de Jérusalem et Sharon de Bruxelles

Mohamed de Jérusalem et Sharon de Bruxelles

Lors de mon récent voyage en Israël, j’ai été rendre visite à Mohamed que j’avais déjà rencontré à Bruxelles. Mohamed est un résident palestinien natif de Jérusalem-Est. Il a vécu une dizaine d’années en Belgique où il a épousé une femme juive avec laquelle il a eu une fille. Quand un jour, après avoir divorcé, il décide de retourner dans sa ville natale, il apprend qu’il a perdu son permis de résidence. Comme si, le fait de devenir belge, signifiait de facto qu’il y avait renoncé. Il s’est donc retrouvé pendant des années sans permis de résidence ce qui équivaut à vivre comme un illégal (sans permis de travail, sans assurance, maladie etc.) dans sa ville natale. Suite à un combat tenace pendant des années, il a fini par obtenir gain de cause auprès du tribunal de Jérusalem qui a chargé le Ministère de l’Intérieur de rétablir son statut de résidence. Le cas de Mohamed est un exemple parmi d’autres du traitement réservé aux citoyens de seconde-zone que sont les palestiniens d’Israël.

Ce qui m’interpelle, c’est que j’ai vécu, une histoire similaire mais dans l’autre sens…

En janvier 2009, j’avais alors 35 ans, je décide de rendre visite à mes proches en Israël. C’est l’occasion de leur présenter mes deux fils et mon compagnon. Nous tombons alors en pleine guerre et le pays est sous tension. Arrivée à l’aéroport Ben Gurion, je montre mon passeport belge à la douane comme je l’ai toujours fait. Je suis née en Belgique. Bien qu’ayant passé de nombreuses périodes de vacances au sein de ma famille en Israël, je n’y ai jamais habité. Mon père est belge, ma mère, israélienne. Tous deux sont juifs. Ils habitent en Belgique. Mon père y est né et ma mère y a immigré, il y a 50 ans. La douanière me demande où est mon passeport israélien, je lui répond que je n’en ai jamais eu parce que je n’ai jamais fait mon “alyah” ni habité en Israël. Peu à peu, elle devient agressive comme si elle me soupçonnait de lui raconter des sornettes. Elle finit par me dire d’un ton menaçant que si je ne retire pas de passeport israélien auprès du Ministère de l’Intérieur, je ne serai pas autorisée à retourner en Belgique avec mes enfants. Au Ministère de lntérieur, on m’explique alors que je ne peux plus voyager avec mon passeport belge en Israël car pour eux, je suis israélienne. C’est la loi, me dit-on, pour tous les enfants de mère israélienne. Ils finissent par me donner un laissez-passer en me faisant promettre de régulariser la situation une fois arrivée en Belgique.

S’ensuit, pour moi, un dilemne et une réflexion autour de cette “nouvelle” identité.

Renoncer ou la garder ? Israël est le pays de ma mère, j’y ai beaucoup de famille et des liens affectifs puissants, c’est évident que je serai amenée à y retourner souvent. Mais que se passera-t-il si je renonce à cette nationalité qui me semble être un privilège injuste comparativement à des natifs qui ne possède souvent, eux, que des sous-statuts?
Et puis, qu’est-ce que cela implique pour mes enfants? Transmettrais-je, à mon tour, la nationalité israélienne à mes fils? Et dans leurs cas, seront-ils sollicités pour faire trois années d’armée, à leurs dix-huit ans? A l’ambassade, ils m’assurent que la transmission s’arrête à la deuxième génération et ne va pas au-delà. Je suis à moitié rassurée par des paroles (qui s’envolent) et ne trouve rien d’écrit sur ce sujet noir sur blanc (des experts dans la salle?).

Dans un même temps, l’identité israélienne est clairement une des facettes de mon identité, l’hébreu, par exemple, est ma langue maternelle (au même titre que le français). Comme beaucoup d’immigrés, ma mère m’a élevée dans la nostalgie de son pays, celui dans lequel elle a grandi. Oui, au fond de moi, je me sens aussi israélienne. Et cela, au même titre que des natifs belges d’origine italienne ou marocaine, possédant la double nationalité. Et la politique des gouvernements israéliens successifs, avec lesquels je suis en désaccord au moins depuis l’assassinat d’Itzhak Rabin, n’y change absolument rien. Et puis, quelque part, si je deviens israélienne n’est-ce pas aussi une manière de faire grossir les rangs de la minorité de gauche israélienne?
C’est ainsi qu’en 2009, en pleine guerre “plomb durci”, ulcérée par l’indifférence de la société israélienne face au millier de morts à Gaza, je devins, dans un même temps, israélienne et plus déterminée que jamais à m’engager pour soutenir le combat de ceux qui militent pour plus de justice sur ce territoire.

Mon amour de goy 2

Mon amour de goy 2

Un atelier sur les couples mixtes dans le cadre du festival How Do You Jew (2015)

Entre 15 et 20 participants de tout âges, hommes et femmes ont donné leurs points de vue sur les couples mixtes après la lecture du texte ci-dessus. Tous concernés. En couple mixte, enfants de couple mixte, grands-parents de petits enfants de couple mixtes. Les âges des personnes présentes sont approximatifs mais il m’a semblé intéressant que les lecteurs puissent en avoir une idée. C’est volontairement un peu « brut », le petit échantillon et le matériau qualitatif ne permettant pas de faire des généralités.

  1. Qui est juif ?

A la question qui est juif ? Plusieurs réponses sont possibles selon que l’on prenne comme référence l’un ou l’autre courant du judaïsme (orthodoxe ou réformiste). Sans oublier les autres tiers qui donne ou ont donné une définition politique de l’identité juive (l’Etat d’Israël dans ses limites aux bénéficiaires de la loi du retour mais aussi les nazis dans leur stratégie d’extermination du « peuple juif »). L’idée dans cet atelier n’était sûrement pas d’y répondre (si tant est qu’il y ait une réponse) mais il est intéressant de constater que lorsqu’il est question d’identité(s), de mixité et de transmission, cette question occupe beaucoup de place. Plusieurs participants ont évoqué la fameuse phrase attribuée à David Susskind: « Est juif celui dont les enfants sont juifs ». Pour la plupart des participants, la judéité est avant tout une question de transmission.

A. 60 ans : David Susskind qui a repris la phrase de Shimon Peres donne la définition sociologique du juif qui transmet ». Pour A., connaître sa propre culture mais aussi celles des autres est primordiale : « il y a de longues années un copain m’a dit : tu viens à la manifestation de soutien aux arméniens ? Je lui ai répondu : Marc est-ce que tu parles cinq mots de la langue arménienne ? Non me répondit-il. Bon, il serait peut-être plus utile que tu apprennes cinq mots d’arménien plutôt que d’aller à une énième manifestation. ». L’importance accordée à la transmission lui fait dire qu’« est juif celui dont les petits-enfants sont juifs ». Selon lui, la laïcité est souvent un prétexte pour l’ignorance « Que chaque juif pratique ou pas, j’en ai rien à cirer. Mais quand tes petits enfants juifs diront le mot Hanoukka, Brith Mila, j’aimerais qu’il sache ce que ça veut dire ! Cette transmission là existe. Voilà. ». Enfin, il distingue transmission culturelle et pratique de la religion : « Quand un libre-penseur (ou pas) entre dans un musée ou dans une église, il voit une descente de croix ou une ascension, il comprend culturellement de quoi il s’agit. Quand le New-York times parle de Bar-Mitsva, de Brith Mila ou de Hanoukka, il n’y a pas de notes en bas de page pour expliquer ce que ça veut dire, dans Regards oui, et ça me fait chier ! ».

J. 39 ans: « C’est vrai qu’on se dit qu’on a réussi dans notre judaïsme en transmettant quelque chose à nos enfants et petits-enfants ». Elle explique que son compagnon va un cran plus loin, en envisageant « la judéité à rebrousse-poil ». « Mon compagnon m’a dit mais en fait ce n’est pas du tout ça la signification de cette phrase (est juif celui dont les enfants sont juifs), la signification de cette phrase, c’est qu’il faut la prendre à rebrousse-poil : est juif celui dont les enfants sont juifs. Et donc dès lors que mes enfants sont juifs, je suis juif parce que tu es juive et parce que notre fils a été circoncis. En fait, moi catholique d’origine flamande, rien à voir avec le judaïsme, en fait je suis un peu juif. Je vais à Beth aviv (école juive) tous les matins, mes enfants ont été à la crèche du CCLJ. En fait ça déteint sur moi. Et donc il y a une transmission inversée (à rebrousse-poil). »

 V. 42 ans: fait remarquer qu’il y a tout de même un jugement halakhique qui porte a conséquences pour celui qui souhaite pratiquer la tradition: «Par exemple quelqu’un qui se considère comme juif pourrait ne pas être autorisé à se marier à la synagogue et ça ça pose un problème pratique. »

L. 55 ans qui se définit comme juif pratiquant du courant réformiste (Chir Hadash) lui répond : « il y a de gros problèmes pratiques mais il faut savoir que le judaïsme n’est pas unique et invariable. Il y a déjà des variations entre toutes les communautés ashkénazes, sépharades, mizrahims et éthiopiens. Le judaïsme est l’ensemble de toutes les tendances du judaïsme et il y a des tendances qui ont pris à cœur ce problème pour que tout le monde puisse vivre en harmonie parce que ce qui est important c’est de pouvoir cultiver quelque chose sans qu’un jour quelqu’un vous dise que vous êtes quelque chose et que vous n’avez pas pu en profiter. Moi je vis le judaïsme pour le meilleur comme ça le jour où c’est pour le pire ben j’aurais eu le meilleur ! »

S. 50 ans: « Moi non plus mes enfants ne sont pas juifs selon la halakha, moi j’ai épousé une chrétienne mais tout dépend des courants, pour le courant Massorti, mes enfants sont considérés comme juifs donc c’est aussi pour ça que je suis ce courant là mais effectivement ça pose des problèmes. Mon fils est circoncis, mes enfants se considèrent comme juifs, ils vont dans des écoles juives mais leur maman n’est pas juive. Il y a une chose sur laquelle on a toujours été d’accord c’est que nos enfants soient éduqués dans le judaïsme. »

B. 57 ans: « A chaque fois que la question se pose, c’est comme s’il y avait un problème. Or, il est où le problème ? Qui se soucie qu’on le soit ou pas. En général, c’est quelqu’un qui veut savoir si on fait partie du cheptel ou pas. Et quelqu’un qui se définit en dehors du cheptel, ça terrorise. Or du coup c’est toujours l’estampille, l’appartenance, à quel club tu cotises quoi ?! Comme si être en dehors c’était problématique. Bon moi je suis juif, j’ai grandi au Maroc, j’ai souvent été en dehors et je me sens très bien en-dehors, être un étranger ça me paraît normal. Par contre le repli identitaire autour d’une estampille, j’ai un problème parce que moi je n’aime pas être enfermé dans des bocaux et au nom de n’importe quel idéologie, je ne peux pas me sentir enfermé. Du coup je préfère être dans l’ombre plutôt que d’appartenir à un groupe mais ça ne veut pas pour autant dire que je suis sauvage et que je ne veux parler à personne. Mais humain, ça me paraît la seule chose à laquelle on peut s’identifier de manière universelle. Que les juifs se soucient de l’humanisme, qu’ils soient empathiques, ce n’est pas un hasard si il y a bcp de photographes juifs. A travers des questions identitaires, on cherche à savoir qui sont les autres et bcp de photographes cherchent à savoir qui sont les autres à travers leur objectif. »

  1. Quelle transmission ? Quelles identités transmettre à ses enfants?

Que transmet-on lorsqu’on se définit comme un couple mixte, que l’on n’est (ni l’un ni l’autre) pratiquant ? Que transmet-on lorsque que l’on partage sa vie et que l’on élève des enfants avec un conjoint non juif qui se déclare athée

S. 41 ans:

« Il y a comme un besoin ou une injonction à transmettre qui vient des famille ou du milieu juif. Je ne sais pas si cette injonction est aussi importante chez tout le monde… Peur de couper les liens, peur de disparaître ? Je pense moi qu’effectivement c’est plus intéressant pour les enfants de pouvoir s’identifier à leurs deux parents. Je me suis posée ces questions, j’ai eu envie que mon compagnon s’y retrouve même si j’ai pu constater qu’il n’avait pas la même ardeur à transmettre que moi… Moi je me sens plutôt mal à l’aise avec l’idée d’être la seule à transmettre. Mais en fait je ne suis pas la seule à transmettre mais peut-être la seule à en ressentir (autant) le besoin ? Etre juif en Belgique, c’est aussi faire partie d’une minorité. Mon compagnon est belge et nous sommes en Belgique. A priori l’histoire de la Belgique fait partie des programmes d’enseignement, la culture (belge) est partout. Si moi je n’enseigne pas ma culture (juive) à mes enfants, personne d’autre ne le fera à ma place. Que se passerait-il si nous partions dans un autre pays ? Peut-être serions-nous plus amenés à transmettre notre belgitude ! »

A. 60 ans:

Voici quelques données statistiques intéressantes qui valent le commentaire, tant en Europe qu’aux Etats-Unis, il est beaucoup plus fréquent qu’un homme juif épouse une femme non-juive que l’inverse. La différence statistique est énorme. L’autre donnée, il y a une étude américaine qui date d’il y a 5 ou 6 ans de l’American Jewish Congress qui a été vite enterrée (vous allez comprendre pourquoi, j’en ai eu connaissance par hasard). Typiquement dans l’Etat de New-York, les hommes juifs d’un niveau universitaire épousent une femme juive, lui font un, deux ou trois enfants, divorcent, puis épousent une femme non-juive. C’est un trends extrêmement significatif : le Devoir et puis le Plaisir.  L’inverse est très rare. 

A. 60 ans : Je crois qu’il faut étudier la question de manière tout à fait différente d’un point de vue macrosociologique où là toutes les minorités, les arméniens, les tziganes, les grecs. Vous avez tous vu le film « Le grand mariage grec ». C’était un désastre quand la fille veut épouser un Xénos (un étranger, un non-grec). Idem pour les arméniens et les tziganes. Là les juifs ne se distinguent pas des autres minorités. Et d’un point de vue microsociologique, du point de vue individuel, personne ne peut dire non non non, il n’est pas juif donc je ne l’épouse pas. Deux perspectives totalement différentes à distinguer. 

 J. 39 ans: « Je suis avec quelqu’un qui n’est pas juif et j’ai des enfants qui sont « point d’interrogation ». Je dis point d’interrogation parce qu’on parle bcp ici d’identité juive mais pour nous au sein de notre couple on a défini nos enfants come ayant une identité mixte et c’est très important pour nous que l’identité soit mixte. Je ne l’ai pas compris tout de suite mais au fil des discussions cela m’a paru très important. Pour moi, ils ont une identité juive, pour lui ils ont une identité qui ne doit pas être que juive. Pourquoi ? Parce que si on les éduque que dans le judaïsme ou que dans le catholicisme quand ils sont petits, à 18 ans ils risquent d’avoir un revers de bâton et de rentrer complètement en réaction à l’une ou l’autre identités. Là je me suis dit que ce serait bien que ce soit plutôt mixte, au moins je n’ai pas de mauvaises surprises à 18 ans. Donc pour nous c’est important qu’il y ait cette mixité. »

 A. 40 ans: « moi je suis de culture catholique mais athée. C’est vrai que je ressens que la culture catholique si elle n’est pas religieuse, elle est beaucoup moins forte que la culture juive. Il y a une mémoire qui se transmet beaucoup plus. Donc moi finalement ma culture catholique, je ne la transmet pas réellement, je transmet d’autres choses mais au niveau de l’identité catholique ça s’effiloche un peu. On fête Noël mais ça se limite à ça »

A. 40 ans: « Mes enfants sont juifs mais je me demande encore, de mon côté n’étant pas juif, quels mots je peux donner pour qualifier mon apport ? En fait, les mots sont très réducteurs. Le mieux serait peut-être d’être détaché de cette question. Ce n’est peut-être pas nécessaire ou pas très important pour moi. D’où la question est-ce qu’on peut réduire quelqu’un à une seule identité ? Dans le texte de Sharon, j’ai trouvé ça intéressant qu’elle mette en évidence le fait que ses parents sont juifs mais finalement d’origines et de cultures tellement éloignées, je ne crois pas que c’est si pertinent de se réduire à une seule identité.»

L. 55 ans: « L’identité juive, j’ai l’impression que c’est dynamique. C’est vrai, on peut naître juif ou non-juif selon la halakha mais ce n’est pas ça qui est important, c’est ce que l’on fait de ce bagage. On a eu de très belles histoires et on peut encore en raconter des milliers. (A A.40 ans), je t’ai entendu dire tout à l’heure que tu as deux enfants juifs. J’ai réfléchi et me suis dit donc le papa considère que ses deux enfants sont juifs alors je me suis dit, est-ce que le papa est plus juif que la maman ? Parce que lui, il se réfère au texte ! »

A. 60 ans: « La comparaison entre être catholique et juif n’est pas forcément pertinente. Catholique est une religion. Juif est bien plus large que ça. On peut transmettre énormément de choses sans dire un mot de Dieu ou de la religion. Moi mon judaïsme c’est la tradition Mitteleuropa du début du 20ème siècle, c’est pas tellement Maïmonide, c’est plutôt Kafka, Freud, cette tradition-là. »

J. 28 ans: « Mon père est juif franco-israélien, ma mère est non seulement catholique mais aussi allemande. Au niveau de la transmission on a été élevés en allant à l’église tous les dimanches, en apprenant l’allemand et le français et en allant en Israël tous les ans pour Pessakh (Pâque juive). Il y a eu des moments de remise en questions des 5 frères et sœurs que nous étions. Tous les 5 se définissent de manière tout à fait différente. Chacun a un peu trouvé à partir des milieux sociaux dans lequel il a évolué des chois et des études qu’il a fait… Chaque définition est très personnelle. C’est au sein de la famille qu’on se retrouve sachant qu’il y avait déjà une tradition de mixité parce que du côté catholique, c’est en fait catholique protestant et du côté du grand-père, il y avait déjà eu une conversion au catholicisme ce qui a été presque plus difficile que le mariage catho/juif et du côté c’est ashkénaze et sépharade. On s’en sort tous bien mais avec des questionnements qui n’en finissent pas et qui ne finiront certainement jamais mais on va tous bien. »

 

Le 21 juin 2015

Etrangère de souche

Etrangère de souche

Cela fait longtemps que je suis confrontée au regard intrigué de l’autre alors que je ne suis ni bronzée ni bouclée. Physiquement, je passe pour le commun des mortels tout au plus pour une européenne d’origine espagnole ou italienne, jamais vraiment pour une belge. Si j’ai rarement été confrontée au délit de faciès (même si j’avoue ne jamais avoir essayé non plus d’entrer au Cercle de Lorraine), en revanche, j’ai un nom qui en dit long sur mes origines et il m’est souvent arrivé de devoir me justifier par rapport à la politique d’un Etat dans lequel je n’habite pas et cela même lors d’entretiens d’embauche. A noter que j’ai aussi eu droit, grâce à mon nom de famille polonais, à des propos racistes visant les polonaises.

Mon étrangeté vis-à-vis des autres, je ne l’ai comprise que vers 15 ans. C’est lors de mon passage (en secondaire) de l’école juive à l’école communale que je fut confrontée pour la première fois à des enfants non-juifs. Comme j’ai eu un parcours scolaire mouvementé, je me suis retrouvée dans des sections faibles composées quasi exclusivement de doubleurs et d’élèves issus de l’immigration marocaine, turque mais aussi portugaise, espagnole et italienne. Peu de « belgo-belges » en fait. Dans l’école où j’ai terminé ma scolarité, nous étions à tous casser 5 ou 6 juifs sur toute l’école et dans ma classe, j’étais systématiquement la seule juive.
Dans ce contexte, il m’est arrivé d’être confrontée aux préjugés des autres qui allaient de regards intrigués à certains propos que l’on qualifierait facilement dans le contexte actuel de dérapages antisémites. Ce qualificatif n’avait alors pas lieu d’être à l’époque où je l’ai vécu mais le contexte (de résolution du conflit israélo-palestinien notamment) du début des années 90’ était bien différent. Dès lors, loin de moi l’idée de généraliser à partir de mon cas personnel mais c’est pour moi ici l’occasion de poser les bases d’une réflexion à partir d’un récit incarné, le mien.

Je me souviens bien par exemple de tel garçon d’origine turque qui m’a dit sans savoir que j’étais juive ne pas être raciste sauf à l’égard des juifs ou de tel autre qui se moquait de l’accoutrement des juifs orthodoxes pensant que tous les juifs étaient ainsi vêtu. Ce n’était pas simple mais je me suis structurée avec cette différence et j’ai appris à me défendre contre des propos relevant avant tout de l’ignorance.
A la même époque, j’ai également découvert que j’avais un nom exotique. J’ai du apprendre à répondre aux interrogations des autres sur ce prénom israélien et ce nom de famille polonais. Paradoxalement mes parents ne se vivaient pas comme étant issus de l’immigration. Pour pouvoir répondre (ou pas) aux questions des autres sur mes origines, il a fallu que je réalise une quête identitaire. Savoir qui j’étais réellement et quelles étaient mes racines.

Ce dont je me souviens également quand je me (re)met dans ce contexte de changement, ce sont mes propres préjugés vis-à-vis des autres  et notamment vis-à-vis des arabo-musulmans. Ceux-ci m’avaient été inculqués par mon environnement familial (en Belgique ou en Israël) et social (à l’école, dans les institutions juives…). Par exemple, l’école juive que je fréquentais en primaire était située à Cureghem dans un quartier vécu comme « dangereux » ce qui générait des sentiments de défiance vis-à-vis de la population locale.

La prise de conscience de ces préjugés m’ont permis de ne pas appréhender d’emblée les propos négatifs sur les juifs comme un antisémitisme profondément ancré dans la conscience de mes congénères mais bien comme quelque chose qui existait dans tous les milieux et dans toutes les familles y compris la mienne.
Loin de correspondre aux clichés associant tous les juifs à la bourgeoisie ou à l’intelligentsia, ne venant pas d’un milieu social spécialement favorisé ni sur le plan culturel ni sur le plan économique, mon éducation – mon capital culturel – était assez similaire à celle de mes camarades de classe. Ce que j’ai pu observé alors, c’est qu’à force de se fréquenter quotidiennement s’est développée une complicité et ces préjugés liés à nos identités respectives furent rapidement relégués au second plan voire aux oubliettes.

Mais j’ai aussi compris que j’allais toujours être considérée a priori dans le regard de l’autre comme une étrangère. J’ai donc développé une sensibilité toute particulière à la stigmatisation dont font l’objet ceux qui sortent du lot pour une raison ou une autre que ce soit les noirs, les arabes, les homosexuels ou les marginaux de tous poils… Et de là aussi s’est développée l’idée que ce combat était universel.

 Militer contre son « clan » à l’ère des réseaux sociaux

 Militer contre son « clan » à l’ère des réseaux sociaux

« Tout édifice bâti sur l’insensibilité à la souffrance d’autrui est appelé à s’effondrer avec fracas. Attention à vous : vous dansez sur un toit reposant sur des piliers qui chancellent » Avraham Burg (1)

Facebook l’UPJB et moi

Mon terrain de prédilection pour suivre l’actualité est sans aucun doute internet (quotidiens en ligne, vidéo, blogs spécialisés etc.) et les réseaux sociaux. L’intérêt principal de Facebook est d’accéder à l’actualité mais surtout à son interprétation par son réseau d’amis virtuels. Ma présence accrue sur ce média s’explique également par mon activité de community manager sur la page Facebook de l’Union des Progressistes Juifs de Belgique.

 Cet été, j’ai donc suivi de près l’actualité du Moyen-Orient et relayé le point de vue et les actions de l’UPJB sur ce média social. La guerre et son corollaire de propagande ne sont pas propices au débat d’idées et je commence à me familiariser avec les réactions que peuvent susciter les publications de l’UPJB sur les réseaux sociaux mais j’étais encore loin d’imaginer que cela pouvait donner lieu à autant de haine.

Vers le 10 juillet, suite à la publication d’un communiqué et de l’appel à manifester (2) pour soutenir les victimes palestiniennes aux côtés d’une cinquantaine d’associations de gauche, de nombreuses personnes ont salué la présence annoncée d’une association juive au rassemblement de solidarité : « Vous êtes une voix de paix et de solidarité dans ce tsunami de haine aveugle! », « Merci de prendre position, vous faites partie des Justes »…

A côté de ces nombreuses marques de soutien, la page Facebook de l’UPJB fut inondée de commentaires injurieux, parfois d’une violence extrême. Malgré tout l’intérêt que je porte à ce média, en général, je m’abstiens de participer aux échanges dans les fils de discussions. Je privilégie d’autres lieux pour débattre que cet espace virtuel étriqué source de tant de malentendus, trop souvent utilisé comme faire-valoir et où l’on peut interagir sous couvert d’un pseudonyme. Et puis, c’est terriblement chronophage.

Mais une fois n’est pas coutume, cet été, en pleine guerre, alors que l’UPJB se faisait copieusement insulté pour sa participation aux manifestations, en guise de réponse à un commentaire désobligeant, j’ai voulu raconter sur le groupe Facebook de l’UPJB une anecdote que j’ai personnellement vécue ; je vous la livre ici : « En janvier 2009, j’étais en visite dans ma famille en Israël, en pleine opération « Plomb durci ». J’ai été horrifiée de ne rien entendre sur la guerre et les massacres qui se perpétraient à quelques kilomètres de Tel-Aviv. Les médias israéliens passaient en boucle les images des dégâts matériels occasionnés par les tirs de roquettes qui tombaient à proximité de Sderot au Sud d’Israël. Rien, absolument aucune compassion pour les milliers de morts palestiniens. Pour moi, ce silence a été d’une violence inouïe. J’ai été touchée et fière de voir que des Juifs à Bruxelles participaient à une manifestation qui dénonçait ces massacres. »

Suite à cette publication sur Facebook, un déferlement de haine s’est abattu sur ma petite personne. Des personnes que je ne connaissais pas et qui se disaient « juifs pro-israéliens » se sont mises à me harceler et à tenter par tous les moyens d’entrer en contact avec moi pour m’insulter. Des amis m’ont avertie qu’un « Sharon’s bashing» était en cours. Après des recherches fructueuses sur le réseau social, je suis finalement tombée sur ce fameux lynchage qui n’avait rien à envier à un appel au meurtre.

Un homme que je ne connaissais ni d’Eve ni d’Adam mais dont le profil Facebook indiquait que c’était un juif belge ayant fait son alya publiait ceci : « Pour ceux qui sont amis avec une certaine Sharon Geczynski, sachez qu’elle organise un rassemblement ANTI-ISRAËL devant le ministère des Affaires étrangères. SACHEZ DONC AVEC QUI VOUS AVEZ AFFAIRE. ».

A la suite de cette publication, j’ai pu découvrir les commentaires injurieux  échangés sur son Facebook et l’identité de ceux qui les proféraient: « cette pourriture fait partie de l’UPJB comme A., une autre vermine », « je déplore que des juifs honteux puisse aller manifester contre Israël », « qu’elle aille habiter à Gaza cette connasse », « c’est beau l’assimilation, pauvre Sharon, elle me fait pitié et me dégoûte », « ces juifs honteux sont pareils à ces assassins du Hamas », « ces sous-merdes ne sont plus juives »…

 A la base de ces commentaires pour le moins agressifs, l’information diffusée à mon sujet était complètement fausse et diffamatoire, je n’ai bien évidemment jamais organisé toute seule dans mon coin une manifestation et encore moins une manifestation anti-Israël ! Ce genre d’attaques personnalisées peut avoir des conséquences destructrices sans parler d’un éventuel passage à l’acte. Le but visé est clairement de nuire à quelqu’un qui exprime une autre opinion que la majorité (de son « clan »).

Disposant de nombreuses captures d’écrans de cette publication ainsi que des commentaires qui ont suivi, j’ai décidé de les relayer sur mon profil personnel en disant ceci : « Voilà ce qui se passe quand des juifs de gauche dénoncent la politique israélienne à l’ère des réseaux sociaux. Rien de moins qu’une mise à mort communautaire pour faire peur et pour faire taire. ». Cela peut paraître paradoxal de médiatiser ces menaces mais j’étais tellement sidérée par ces déclarations de haine que j’ai souhaité montrer sur la place publique le prix à payer pour exprimer son point de vue et exercer son esprit critique en tant que juive, belgo-israélienne. Le nombre de réactions et de témoignages de sympathie que cela a suscité m’a donné raison.

Dissidence juive israélienne ou suicide social ?

 Force est de constater que l’occupation des territoires palestiniens s’intensifie en Israël et que la perspective de voir deux Etats exister côte à côte semble bien compromise par la politique du fait accompli pratiquée par les gouvernements israéliens successifs. La population juive israélienne semble, dans son immense majorité, bien indifférente à ce qui se passe de l’autre côté du moment que sa sécurité et son confort de vie restent assurés, quand elle n’est pas ouvertement hostile aux Palestiniens. Dans son livre, Sylvain Cypel (3) développe l’état d’esprit dans lequel se trouve la société israélienne aujourd’hui où les emmurés ne sont pas ceux qu’on imagine : « Au-delà des aléas politiques, la construction du «  mur de séparation » qu’Israël bâtit en Cisjordanie ne s’est jamais interrompue. Mais les emmurés ne sont pas seulement ceux qu’on croit et qu’on voit. En enfermant les Palestiniens derrière un mur, des miradors et un fossé barbelé, les Israéliens s’enferment eux-mêmes dans une impasse dramatique et plongent dans une crise mortifère ».

Dans le camp de la paix, parmi ceux qui tentent de se faire entendre, il y a les Refuzniks, ces juifs israéliens qui refusent de servir dans l’armée. Refuser de faire son service militaire (4) en Israël est un suicide social. Ceux qui optent pour cette voie deviennent des parias.

Mais cet été en pleine guerre, d’autres juifs israéliens – dont certaines célébrités – se sont risqué à exprimer leur colère et leur désapprobation en relation avec ce qui se passait à Gaza mais aussi par rapport à l’évolution de la société israélienne de plus en plus droitière et raciste. Des plus modérés comme la chanteuse Noa en passant par Shira Geffen (5) aux plus engagés comme Gideon Levy (6), tous se sont sentis menacés au point pour certains d’entre eux de ne plus se déplacer sans un garde du corps (7). Ce qui caractérise ces artistes, journalistes ou simples bloggueuses, c’est qu’ils ont pignon sur rue mais surtout qu’il est plus difficile de les discréditer en mettant en doute leur lien et leur attachement à Israël.

La « sortie du placard » de la chercheuse Nadia Ellis sur le média en ligne « Times of Israël » est assez emblématique. Son texte a été écrit le 2 juillet, quelques jours avant l’opération « Bordure protectrice », à une période où on apprenait par les médias que les trois jeunes colons enlevés avaient été assassinés : « Cela fait 48h que mon Facebook est inondé de messages populistes, racistes, haineux et violents. J’en ai marre. J’en ai marre de lire qu’il faut raser Gaza au sol, que ce sont tous des animaux. Marre de lire toute la panoplie de commentaires simplistes et victimaires, à commencer par l’omniprésente déclaration que nos trois adolescents ont été tués seulement parce que juifs. Non, bordel, non. Ils ont été tués parce qu’ils se sont retrouvés victimes innocentes, piégés dans un conflit long et complexe(…) Un conflit où nous, tout comme eux, nous pensons être les seuls êtres humains dignes de ce nom, alors que les autres, ce sont les « animaux » (…) Voilà c’est fait. C’est dit, et maintenant je suis prête à me faire traiter de sale gauchiste, de pacifiste utopique, d’ignorante qui n’a rien compris au conflit, et plus si affinité. C’est parce que j’ai eu peur de ce genre de commentaires que je n’ai pas osé m’exprimer sur Facebook jusque maintenant ».

De l’autre côté

Souvent, je me suis demandée pourquoi si peu de voix s’élevaient en Israël mais aussi dans les diasporas juives pour dénoncer tant d’injustices manifestes. Dans son livre « Militer contre son camp ? Des israéliens engagés aux côtés des Palestiniens», la sociologue Karine Lamarche apporte des éléments de réponse en éclairant les logiques qui président à l’entrée dans une carrière militante à risque et hautement stigmatisée. Elle explique comment ces militants israéliens en passant de « l’autre côté », deviennent des « étrangers à la collectivité (8)» dans une société qui les a vus grandir. Grâce à des entretiens, elle parvient à mettre en lumière la violence de ce basculement, à l’origine de véritables déchirements intérieurs par la force de la révélation que prend souvent la découverte de « cet autre monde », si proche et pourtant si lointain (9).

La force du déni (10) – fabriquer une image diabolique de l’Autre en dénaturant sa propre histoire – couplée à la condamnation morale de ceux qui critiquent Israël de l’intérieur débouchent sur une vision bien pessimiste de l’efficacité même de la contestation à changer le paysage politique israélien.

Si le conflit israélo-palestinien s’importe en Belgique, il s’importe aussi à l’intérieur même de ce que l’on a coutume d’appeler la communauté juive où des juifs critiques par rapport à la politique israélienne– à l’instar des (juifs) israéliens engagés aux côtés des Palestiniens – subissent le même type de condamnation morale si ce n’est que cet ostracisme se vit à l’intérieur du « clan » et ne les exclut pas de la société globale comme c’est le cas en Israël.


(1) Avraham Burg, ancien président de l’Agence juive, la plus haute instance du mouvement sioniste dans Yedioth Aharonot, trad. Fr., Le Monde, 11 septembre 2003 cité dans le livre de Sylvain Cypel « Les emmurés » p.15
(2) Appel à manifester à l’initiative d’une cinquantaine d’associations mobilisées pour l’occasion autour de la « Plateforme urgence Gaza »
(3) CYPEL Sylvain (2006), Les emmurés. La société israélienne dans l’impasse, Paris, la Découverte.
(4) Voir à ce propos l’excellent travail du photographe Martin Barzilai sur les refuzniks
(5) Réalisatrice et scénariste. Par ailleurs, épouse de l’écrivain Etgar Keret et sœur du chanteur Aviv Geffen.
(6) Journaliste du quotidien israélien de gauche Haaretz
(7) Gideon Levy raconte cet épisode dans un article publié le 19 juillet dans Haaretz.
(8) BECKER Howard (1985), Outsiders. Etudes de sociologie de la déviance, Paris, Métailié.
(9) LAMARCHE Karine (2013), Militer contre son camp ? Des israéliens engagés aux côtés des Palestiniens, Paris, P.U.F.
(10) Pour ceux qui veulent en savoir plus sur le sens du mot déni dont il est question ici lire Les emmurés de Sylvain Cypel.