Sharon de Bruxelles

Récit d’une mère de famille de retour du Nord de l’Italie

Récit d’une mère de famille de retour du Nord de l’Italie

Revenant de vacances familiales dans le nord de l’Italie, confinée chez moi depuis mon retour, j’ai écrit ce récit parce que je m’interroge sur la notion de « zones à risques » et sur le manque de consignes claires données à leur retour aux personnes qui ont passé leurs vacances de Carnaval dans le nord de l’Italie.

Le 21 février dernier est le jour de notre départ en famille vers le nord de l’Italie. Nous partons skier dans le cadre d’un séjour organisé par une association. Dans le car, sur mon smartphone, je découvre que le Coronavirus commence à faire son apparition en Italie. Arrivés en Italie, nous apprenons que les nouvelles de la propagation du virus COVID-19 se confirment. L’Italie prend des mesures de confinement et ferme les écoles situées dans les zones à risques, la Lombardie et la Vénétie. Or, notre hôtel est situé à Soraga dans le Trentin à 300 km de Milan (Lombardie) et 170km de Venise (Vénétie), en dehors de la zone dite à risques.

Les stations de ski du Nord de l’Italie ne sont pas considérées comme des “zones à risques”

Le 23 février en l’espace d’un week-end, l’Italie (du nord) est devenue le plus large foyer de personnes infectées par le coronavirus en dehors de l’Asie. Une spectaculaire flambée qui met un coup de pression aux autorités italiennes, forcées d’agir dans l’urgence. Mais juste à côté dans le Trentin où nous nous trouvons, absolument rien ne dérange la quiétude des villages touristiques des Dolomites et de ses skieurs. Or les Dolomites et ses stations de ski situées dans le Trentin, en plus d’être un lieu qui draine du tourisme de masse, constitue clairement un lieu de villégiature par excellence pour les Italiens du nord. Voici pour preuve l’anecdote rapporté dans le Monde [1]: « Samedi soir, plusieurs journaux italiens racontaient l’histoire d’un couple de résidents de Codogno (Lombardie), habitant donc en plein cœur de la zone confinée, qui était parti quelques jours plus tôt de leur domicile, malgré l’interdiction, pour rejoindre le Trentin, où il a une résidence secondaire. Se sentant mal, les deux retraités se sont rendus aux urgences les plus proches, où ils ont été diagnostiqués positifs au test du coronavirus ». Nous constatons d’ailleurs sur place que la fréquentation ne diminue pas ni sur les pistes ni dans les files d’attente pour les téléphériques (dont certains ont la capacité de transporter plus de 100 personnes). Peut-être même que cette fréquentation augmente, certains de ceux qui sont contraints de rester confinés chez eux avec leurs enfants pourraient avoir saisi l’occasion pour se « réfugier » dans le département d’à côté, afin d’échapper au risque de contamination ou aux mesures restrictives. Ce qui rend ces fameuses « zones à risques » peu étanches. Or, c’est bien ce concept de «zones à risques» qui détermine les mesures de précautions qui seront prises à temps (ou pas). Par exemple, une fois de retour en Belgique, les médecins nous répéteront sans arrêt que nous n’avons pas voyagé dans une “zone à risques”, et donc que nous n’avions pas accès aux tests de détection du Coronavirus.

Deux poids, deux mesures à notre retour en Belgique.

Sur place, nous sommes inquiets, mais avons du mal à estimer le degré de gravité de la situation. Devrions-nous rentrer en Belgique ? Risquons-nous d’être confinés en Italie? Les organisateurs du séjour déclarent le groupe de voyageurs belges au ministère des Affaires étrangères. La semaine passe sans qu’aucune consigne soit donnée et encore moins de mesures préventives pour les Belges partis dans le nord de l’Italie. Sans symptômes et ne venant pas d’une « zone à risques », nous pouvions rentrer en Belgique et retourner à nos activités sans nous signaler à qui que ce soit. La suite à donner était donc laissée à l’appréciation de chacun. Certains d’entre nous décident par civisme de contacter leur employeur. Les réponses reçues divergent, certains sont encouragés à télétravailler pendant 14 jours, d’autres à retourner travailler dès leur retour. De la même façon, en ce qui concerne les écoles, nous avons proposé de garder nos enfants à la maison par mesure de précaution en écrivant à la direction, mais en guise de réponse nous recevons une circulaire du SPF Santé publique stipulant que les enfants qui ne présentent aucun symptôme pouvaient retourner à l’école.

À notre retour, mon compagnon et moi développons quelques symptômes grippaux, mais pas de fièvre. Nous contactons notre généraliste lui précisant la région où nous avons passé nos vacances. Il nous demande de ne pas venir en salle d’attente et propose de passer nous ausculter à domicile. Il a reçu des consignes strictes et nous explique que nous ne sommes pas éligibles au test de détection du Coronavirus parce que nous ne venons pas d’une « zone à risques » et que nous n’avons pas de température. Nous sommes invités à nous mettre en quarantaine par mesure de précaution pendant la durée d’incubation du virus, soit 14 jours.

Nous avions par ailleurs contacté nos employeurs qui nous préconisaient de rester à la maison en nous permettant de télétravailler. Résultat, nous sommes confinés chez nous, mon compagnon et moi, par mesure de précaution, mais nos enfants sont encouragés à aller à l’école par une circulaire du SPF Santé Publique, ce qui est caractéristique d’une gestion « deux poids deux mesures ».

Un flou qui génère un climat anxiogène

Quelques jours après, alors que la situation a évolué en Belgique où quelques cas viennent d’être détectés, notre fils revient de l’école, malade. Il tousse, a mal à la tête et a de la fièvre. La généraliste décide de l’envoyer en urgence à l’hôpital Saint-Pierre où on lui fera un frottis nasopharyngé pour détecter s’il est oui ou non atteint par le Coronavirus. Le lendemain, la rumeur du test de notre fils – test qui s’est avéré négatif par la suite – s’étant propagée comme une traînée de poudre, la situation s’est totalement emballée. Nous avons commencé à recevoir de nombreux messages et des appels de parents inquiets. En l’espace de quelques heures, nous avons été amenés à gérer la paranoïa ambiante et à nous sentir coupables d’avoir envoyé nos enfants à l’école. Fatigués par la situation, inquiets pour notre fils malade, nous nous sommes retrouvés à gérer le climat anxiogène généré par l’absence de consignes claires de la part des autorités compétentes.

Nous avons été laissés dans le flou le plus total depuis le début et surtout depuis notre retour en Belgique alors que nous revenions du foyer de la propagation du virus en Europe. Selon le spécialiste Marc Wathelet[2], il aurait fallu « prendre la température des individus à leur retour de régions où le virus circulait, et leur donner des instructions claires sur comment se mettre en quarantaine en attendant les résultats d’un dépistage systématique, et accompagné d’un encadrement social et médical approprié tout au long de la quarantaine ». En ne prenant aucune mesure claire, le gouvernement a fait porter la responsabilité de la propagation du virus sur les individus plutôt que de protéger la collectivité.

Bruxelles, le 8 mars 2020.

[1] Le Monde, publié samedi 7/3 : Coronavirus : 15 millions d’Italiens placés en quarantaine, l’OMS salue un « véritable sacrifice »

[2] Une contribution externe de Marc Wathelet publié dans la Libre le 7/3 : Coronavirus : « Face à sa propagation exponentielle, des mesures extrêmes s’imposent »

 

Témoignage sur les conflits importés

Témoignage sur les conflits importés

Je suis née à Bruxelles en 1974 d’une mère israélienne et d’un père belge, tous deux juifs. Israël a toujours été idéalisé dans ma famille. Pendant longtemps, j’ai cru qu’Israël était un désert avant l’arrivée des juifs en 1948. Je n’avais jamais entendu parlé des palestiniens. C’est bien plus tard vers la vingtaine que ma vision du monde a évolué mais il m’a fallu encore vingt ans, avant d’oser émettre une opinion critique publiquement.

En juillet 2014, une nouvelle guerre commençait à Gaza, l’idée qu’une nouvelle tragédie soit sur le point de commencer et que « nous » allions, une fois de plus, nous taire, m’était devenu insupportable. Sur Facebook, je décide d’exprimer mon indignation par rapport à l’aveuglement de la société israélienne vis-à-vis des milliers de morts palestiniens. Ensuite, assez rapidement, j’ai commencé à recevoir des messages haineux et des menaces. Des recherches m’amènent à découvrir la source. Un individu raconte que j’organise des manifestations anti-Israël et invite la communauté juive à me considérer comme une personne dangereuse. Ces propos mensongers et diffamatoires deviennent rapidement viraux et des membres de la communauté juive se mettent à les propager jusqu’à ce que cela arrive aux oreilles de ma propre famille. Captures d’écrans à l’appui, je les publie sur mon mur pour montrer ce qui se passe quand on ose, en tant que juive, manifester son empathie envers les palestiniens.

Suite à cela, j’ai reçu des centaines de messages de soutien et mon témoignage a été publié dans un média belge. Ce soutien populaire et médiatique m’a aidé à me sentir moins seule et aussi à faire comprendre à ma famille ce qui s’était réellement passé. Ce fut pour moi un vrai « coming out » parce qu’oser critiquer la politique israélienne quand on a vécu une partie significative de sa vie dans la communauté juive, c’est oser se confronter à son milieu familial et risquer le rejet. Peu de gens sont prêts en payer le prix.

Par ailleurs, je pense aussi qu’il est plus important que jamais de lutter contre l’antisémitisme. Ce n’est pas parce que je critique ouvertement la politique israélienne que je ne vois pas les dérives antisémites qui ne cessent d’augmenter depuis les années 2000. Il est de mon devoir de rester vigilante et de dénoncer ceux qui instrumentalisent parfois le conflit israélo-palestinien pour véhiculer des propos haineux vis-à-vis des « sionistes » (terme que je n’utilise plus tellement il est galvaudé) et qui ne servent en rien la cause palestinienne. Montrer que tous les juifs de Belgique ne cautionnent pas la politique israélienne – qu’ils sont capables de s’élever contre les injustices infligées aux palestiniens – est aussi une bonne manière d’éviter les amalgames.

Sharon de Bruxelles, le 21 octobre 2018.

Pour lire d’autres témoignages et analyses sur les conflits importés, procurez-vous la revue Politique!

 

REFUZNIKS. Dire non à l’armée en Israël.

REFUZNIKS. Dire non à l’armée en Israël.

Entretien avec le photographe Martin Barzilaï

Martin Barzilai est photojournaliste, il enseigne aujourd’hui la photographie à Paris. Il a récemment publié un livre “Refuzniks. Dire non à l’armée en Israël” dans lequel il tire le portrait de jeunes et moins jeunes qui refusent (la longue) obligation militaire[1] qui a cours en Israël. La force du livre repose sur le souci de comprendre et d’exposer les trajectoires de celles et ceux qui font ce choix dans un pays en état d’urgence permanent, où l’armée est vue comme le garant de la sécurité et le fait de la servir comme un geste patriotique. Leur refus, qui témoigne d’un courage certain, les expose à des mesures de répressions et à une forme d’ostracisme.

Refuzniks. Dire non à l’armée en Israël”, le livre de Martin Barzilai, préfacé par le cinéaste Eyal Sivan et édité par Libertalia, a reçu le soutien d’Amnesty International. Martin Barzilai sera le vendredi 9 mars à 20h15 à l’UPJB pour y   présenter son livre.

“Ce qui me lie à Israël, c’est un truc d’exilé permanent.”

Je suis né à Montevideo en 1971. Pour fuir les nazis, mon grand-père paternel, d’origine juive, a quitté Paris pour l’Uruguay en 1940. En 1972, j’ai un an et demi, mes parents, à cause de la situation politique, décident de quitter l’Uruguay. Ils se demandent s’ils vont aller en Israël ou en France et finissent par choisir Paris. Dans le bateau qui ramène mon père de Montevideo à Paris, au moment de croiser la route du bateau qui va en sens inverse, mon père se demande s’il part ou s’il revient…

Ce qui me lie à Israël, c’est ce truc d’exilé permanent. Salonique-Paris-Rio-Buenos Aires-Montevideo-Paris… Arriver en Israël, cela a dû représenter pour certains l’espoir de trouver enfin un pays où vraiment s’installer. Mais, entre ceux qui, à un moment de l’histoire, font ce choix-là et la géopolitique, il y a un gap énorme. En interviewant les refuzniks, j’ai compris qu’il y avait plusieurs sens au mot sionisme, parfois même contradictoires… La réalité à laquelle on est confronté en allant là-bas, la violence d’un état colonisateur, nous contraint à prendre position.

“Je me suis rendu compte du contraste qu’il y avait entre l’endroit où je logeais à Tel-Aviv et les rues de Gaza”

Je suis suis allé en Israël pour la première fois en 1993. J’ai rendu visite à un ami vidéaste, plutôt un opposant. Lui et d’autres amis se sont dit que, comme photographe, j’aurais certainement envie d’aller en Cisjordanie et à Gaza, alors que moi je ne venais pas du tout pour ça, je venais par curiosité. Mais j’ai quand même accepté. Je me suis alors rendu compte du contraste qu’il y avait entre l’endroit où je logeais à Tel-Aviv et les rues de Gaza. J’ai soudainement réalisé la situation dans laquelle vivaient les palestiniens.

“A l’époque c’était particulièrement dur, celui qui n’avait pas fait son service était considéré comme un handicapé”

Pendant ce voyage, j’ai rencontré un jeune de mon âge, même goûts musicaux, mêmes opinions politiques. Lui-même était d’origine argentine. Son père avait disparu, victime de la dictature. Ses frères, sa mère et lui étaient venus s’installer en Israël, dans un kibboutz. Il m’a raconté comment il avait refusé de faire son service militaire et comment il s’était fait passer pour fou. En rappelant son histoire et la perte de son père pendant la dictature en Argentine, il a prétendu qu’il faisait des cauchemars avec des uniformes… et l’armée n’a pas voulu de lui… En fait, il vivait très mal son statut d’exclu de l’armée par rapport à ses copains qui faisaient tous leur service. A l’époque, c’était particulièrement dur : si tu n’avais pas fait ton service, tu es considéré comme handicapé.

“On entendait peu parler de ce qui se passait du côté de l’opposition de la construction du mur côté israélien.”

Ensuite, il y a eu la construction du mur. Si on entendait parler de ce qui se passait du côté palestinien, on ne savait pas grand-chose de ceux qui, du côté israélien, s’opposaient à sa construction. Avec une copine, on a décidé de rencontrer et d’interviewer ceux qui, du côté israélien, soutiennent les palestiniens. Là, on a fait la connaissance de ActiveStills[2], un groupe de photographes militants. A l’époque, ils se mêlaient aux manifestations des palestiniens contre le mur, prenaient des photos des exactions commises par les soldats israéliens pour ensuite les coller dans les rues de Tel-Aviv. Cette action peut paraître assez anodine quand on sait que des villages comme Bilin[3] se trouvent à moins d’une heure de Tel-Aviv mais la plupart des israéliens ne veulent pas voir ce qui se passe là-bas, et leur imposer ces photos prend alors tout son sens…

“Tout cela m’intéressait parce que ça en disait long sur ce qu’est la société israélienne.

Les israéliens qui refusent de faire leur service militaire sont évidemment minoritaires et leur choix les marginalise. Mais ce choix n’est pas toujours motivé par des raisons politiques. Certains le font pour des raisons plus personnelles, par exemple parce que, homosexuels, ils craignent l’homophobie de l’armée. Ceux-là sont plus difficiles à rencontrer : contrairement aux autres, ils ne cherchent pas à médiatiser les raisons de leur refus, aujourd’hui encore, ils vivent dans la honte. Celles et ceux qui ont acceptés d’être photographiés, ce sont ceux qui ont décidé qu’ils quitteraient le pays un jour. Tout cela en dit long sur la société israélienne, et c’est évidemment ce qui m’intéresse …

[1]                L’obligation militaire en Israël, c’est 3 ans pour les garçons et 2 ans pour les filles, et l’objection de conscience n’existe pas

[2]                Site web du collectif de photographes: http://activestills.org/

[3]                Un des hauts lieux de la contestation contre le mur israélien en Cisjordanie occupée

Le “Etty Hillesum Youth Theater” à Jaffa. Un théâtre pour créer du lien

Le “Etty Hillesum Youth Theater” à Jaffa. Un théâtre pour créer du lien

La culture, le théâtre, comme outils de progrès et de mixité sociale pour populations défavorisées… Pas une mince affaire en Israël ! Voici l’expérience de Gal Hurvitz, une jeune metteure en scène israélienne.

Jaffa. Banlieue de Tel-Aviv? Ville pluriethnique? Mixte? Judéo-arabe? Palestinienne? Tenter de qualifier un territoire, c’est déjà prendre conscience des enjeux qui la sous-tendent. Cette ville qui a été un grand port régional à la fin de l’empire ottoman et sous mandat britannique est passée dans l’imaginaire collectif israélien en l’espace d’une vingtaine d’années, d’une portion de ville mal famée et délabrée – le « quartier arabe » de Tel-Aviv – à une ville branchée où “l’authenticité orientale” est encensée: restaurants de spécialités arabes ou méditerranéennes et autres bars à narguilés ou houmous y poussent comme des champignons. L’urbanisme néolibéral et la gentrification s’y sont fortement développés. Les prix de l’immobilier ont flambés. Les ménages à faibles revenus ont bien du mal à s’y loger et sont relégués dans des quartiers pauvres loin du centre névralgique de la ville. Les inégalités sociales étant intrinsèquement liées aux différences culturelles dans cette ethno-démocratie[1], des populations dites “défavorisées” issues de vagues d’immigrations successives y cohabitent: mizrahim (juifs orientaux), juifs d’Ethiopie, migrants non-juifs et palestiniens citoyens d’Israël.

C’est dans l’un de ses quartiers que j’ai rencontré Gal Hurvitz, une jeune metteur en scène israélienne. Quand on s’est rencontrées Gal craignait pour la pérennité de son projet naissant. Gal s’exprime très bien en français. Il faut dire qu’elle est allée à bonne école, elle a fait ses classes à Paris chez la metteur en scène Ariane Mnouchkine. Dès son retour en Israël, elle se demande comment adapter le Théâtre du Soleil au contexte israélien. Ce n’est pas une mince affaire quand on sait le peu d’argent alloué à la culture en Israël. Son objectif est de travailler avec des adolescents de quartiers défavorisés qui n’ont pas accès au théâtre: “J’ai voulu importer ce concept, que tout le monde apprenne la scénographie comme le jeu, le chant comme l’écriture théâtral et que tout le monde fasse tout à la fin. Mais je me suis dit que c’était trop facile de le faire pour des acteurs, j’ai voulu le faire avec des adolescents en difficulté, des ados qui n’ont pas de moyens et aucun autre moyen d’étudier la scénographie ni l’art ni le jeu  sans nous parce qu’il viennent de quartiers défavorisés ou de familles détruites (enfants de prostituées, de parents alcooliques, orphelins,…).”

 Grâce à sa détermination elle parvient à concrétiser son projet et obtient la mise à disposition par la municipalité d’un théâtre dans un quartier défavorisé de Jaffa. Le théâtre s’appellera « Etty Hillesum Youth Theater » du nom d’une jeune juive qui, à l’instar d’Anne Frank, a écrit sa vie  pendant la guerre avant d’être déportée:  “Quand j’ai développé le projet, j’ai lu un livre qui m’a beaucoup influencée et qui s’intitule “Etty Hillesum, une vie bouleversée” C’est une artiste, juive laïque qui a décrit sa vie à Amsterdam, raconté son cheminement spirituel et aidé les gens à travers l’art, l’écriture et l’amour de l’homme pendant les années atroces de la Shoah.”

L’objectif de Gal est d’offrir aux jeunes de Jaffa et du sud de Tel-Aviv, une formation culturelle de qualité et de créer des liens par la pratique du théâtre entre jeunes de toutes origines et confessions: “Le théâtre se trouve dans le quartier Daled de Jaffa au théâtre Ennis.  Ce quartier est un espace social comprenant une grande variété de populations avec lesquelles il est fascinant de travailler et qui génère et rend propice une pratique du théâtre riche et unique. Le public du théâtre qui est multiculturel, provient de toutes les composantes de la société, mais surtout ce sont les résidents de Jaffa : des juifs, des arabes, des nouveaux immigrants de Russie et d’Éthiopie. Tout le monde collabore autour des thèmes qui relèvent du quotidien, ce qui crée une similarité ou au moins un questionnement autour de la vie, des conflits, des non dits…tout ce qui fait le théâtre quoi.»

En 2017, Gal parvient à faire venir Pascal Rambert, le metteur en scène français afin qu’il monte avec les élèves de l’école, le spectacle “Une (micro) histoire économique du monde, dansée“, créé en 2007 et qui a déjà été présenté dans de nombreux pays. A la question du boycott qui n’a pas manqué d’être posé au metteur en scène, il a répondu: “Je ne vais pas m’empêcher de collaborer avec Gal Hurvitz qui fait un travail unique, sublime et réel avec des jeunes, sous des prétextes de géopolitique[2]”.

A l’image de Pierre Dulaine dans le film Dancing in Jaffa qui réussit à faire danser ensemble des enfants juifs et palestiniens, la force de Gal c’est peut-être de croire qu’elle ne fait pas de politique: «on ne fait pas à proprement parler un travail politique mais déjà le fait qu’ils travaillent ensemble, c’est énorme”. Dans cette ville, plus qu’ailleurs, il est encore possible de créer des espaces communs et c’est déjà en soi un petit miracle car depuis la création du mur de séparation, les différentes populations qui composent la société israélienne ne se croisent quasiment plus. Ces initiatives, s’il est vrai qu’elles ne changent pas directement la donne politique permettent d’imaginer la possibilité d’un monde différent.

[1]Sur la notion d’ethno-démocratie, lire DIECKHOFF Alain (2005), Quelle citoyenneté dans une démocratie ethnique? Confluences Méditerranée, L’Harmattan.

[2]Voir l’article paru dans I24:https://www.i24news.tv/fr/actu/culture/132250-161210-pascal-rambert-a-tel-aviv-l-occasion-faire-une-chose-utile-a-travers-l-art

De Jérusalem à Bruxelles, il n’y a qu’un pas.

De Jérusalem à Bruxelles, il n’y a qu’un pas.

Effi Weiss & Amir Borenstein sont deux artistes israéliens établis à Bruxelles. Dans leur film « Deux fois le même fleuve » tourné le long du fleuve Jourdain – lieu emblématique du tourisme israélien – ils mettent à nu les représentations de la société israélienne liées à la construction identitaire du pays. J’ai eu, à mon tour, envie de questionner leur rapport à l’identité et à la ville de Bruxelles, leur ville d’adoption.

Choix de ville, choix de vie.

Amir et Effi sont nés au début des années 70 en Israël. Amir vient de Haïfa et Effi de Ramat Gan, une ville proche de Tel-Aviv. Après leur rencontre à Bezalel, l’école des Beaux-Arts de Jérusalem, ils décident de former un duo artistique et de rester à Jérusalem. A l’époque, ils sont à contre-courant car la scène artistique se développe à Tel-Aviv réputée plus libre et festive par opposition à Jérusalem où le moindre caillou est lourdement chargé de sens et d’histoire « Tel-Aviv est la nouvelle ville, la ville israélienne par excellence créée dans le cadre du projet sioniste. Tel-Aviv, c’est une ville exclusivement juive même si y résident aussi des arabes. Jérusalem est une ville de 3000 ans ou cohabitent trois religions et plus… ». Leurs choix de ville correspondent à leurs choix de vie. En Israël, Jérusalem plutôt que Tel-Aviv. En Europe, Bruxelles plutôt que Paris, Berlin ou Amsterdam : « Il y avait un désir de chercher un endroit plus underground, un lieu qui n’est pas à priori un choix naturel. Et donc pas un centre comme Berlin, Amsterdam ou Paris. On n’était jamais venu à Bruxelles plus de deux heures avant de prendre la décision d’y habiter ! On a pris notre décision un peu à l’aveugle. On n’avait aucune idée de ce qu’était Bruxelles avant de venir… »


Des enfants de « sabras » un peu à l’étroit…

Effi et Amir sont nés dans une famille de vrais « sabras ». Sabra désigne les populations juives nées avant 1948 dans le territoire de la Palestine sous mandat britannique et leurs descendants dans la population israélienne. Par extension, cela désigne tous les Juifs nés sur la Terre d’Israël. Le mot dérive de l’hébreu tsabar (figue de barbarie), allusion à la douceur du fruit qui se cache derrière la plante piquante du désert, à l’image supposée des Israéliens de cette génération qui se voulaient si différents et si éloignés des juifs de la diaspora, qui se voulaient lavés de la «maladie juive» incarnée par l’exil. Et qui ont désiré à toute force créer en terre d’Israël, un Juif nouveau, souverain, fier et fort[1]. Les parents d’Effi et Amir sont nés en Israël, leurs grands-parents sont arrivés en Palestine dans les années trente, avant la création de l’Etat d’Israël[2]. La shoah et leurs racines européennes n’ont quasiment pas fait partie du récit familial : « Moi j’ai découvert sur le tard que les cinq frères de ma grand-mère ont péri dans le camp d’extermination de Sobibor le même jour. En tout cas, ça ne faisait pas partie de mon identité, ça ne faisait pas partie de l’histoire familiale. J’ai grandi dans une famille israélienne plutôt qu’européenne. Nos parents c’étaient des « sabras ». Mon grand-père ne voulait parler que l’hébreu, il ne voulait pas prononcer un seul mot de yiddish ». Leur exil volontaire vers l’Europe de leurs ancêtres résonne pour eux comme un retour aux sources même si, a priori, ce n’était pas leur unique motivation. Chacun d’eux, à sa manière, a eu besoin d’espace et de rencontre avec l’Autre. Effi étouffait dans une société ultra-conformiste où très peu de place est laissée à l’individualité et à l’expression d’une opinion divergente. Amir aimait par-dessus tout aller à la rencontre des autres cultures.

…séduits par la Zinneke attitude…

Ce qui les a attirés à Bruxelles, c’est justement l’inexistence d’une identité locale forte : « moi je trouve que c’est un grand avantage. Il faut juste défendre cette non-identité. Ce qui devient compliqué c’est quand on essaie d’inventer une identité qui n’existe pas c’est là ou ça devient dangereux. Des gens qui se revendiquent comme Zinneke, nous on trouve ça génial  ». Il est vrai que les bruxellois se rêvent métissés à l’image du «zinneke », terme péjoratif à l’origine pour désigner les chatons sans race devenus trop envahissants à Bruxelles que les habitants noyaient dans la Senne. Le nom Senne se traduit par de Zenne en néerlandais standard, et Zinne en Bruxellois. Les Zinneke étaient donc à l’origine ces petits chats bâtards, sans race, destinés à être jetés dans la Senne. Par extension on appelle Zinneke tout animal ou même personne d’origines mélangées[3]. Les bruxellois se sont appropriés ce terme pour en faire une valeur positive intrinsèque de leur identité. La figure du Zinneke est à l’opposé de celle du sabra: «  En Israël, le moule est tellement puissant qu’il fait table rase du passé et des diverses identités qui ont constitué le peuple juif ».

…mais perplexe vis-à-vis de la somnolence bruxelloise

Néanmoins, une chose étonne Effi. Elle s’interroge sur le peu de liens entre néerlandophones et francophones à Bruxelles et l’inexistence de lieux ou bruxellois, francophones et néerlandophones, se côtoient voire grandissent ensemble en partageant leurs cultures respectives. Elle qui vient d’un pays dans lequel, malgré le climat peu propice, des écoles judéo-arabes existent : «Comment est-ce possible qu’en Israël, il y a des écoles bilingues, là ou juifs et arabes sont considérés comme des ennemis, et qu’à Bruxelles ce soit chose impossible ? » questionne Effi. Comment expliquer qu’à Bruxelles, personne ne s’insurge contre cette impossibilité devenue au fil du temps et des conflits communautaires quasiment structurelle ? Effi et Amir pensent que le point faible de Bruxelles c’est sa somnolence qui rend les bruxellois inertes aux changements fussent-ils anti-démocratiques : « il y a un manque d’énergie qui rend les gens trop obéissants et ça fait peur car on sait où ça mène l’obéissance… ». En guise d’illustration, Effi fait référence au bouclage de la ville suite aux attentats de Paris en janvier 2016 où grâce à l’argument sécuritaire, le gouvernement pouvait faire accepter aux bruxellois tout et n’importe quoi sans que personne ne bronche sur le caractère non-démocratique des mesures envisagées pour lutter contre un ennemi commun et pour le moins abstrait : « le terrorisme ».

 Yordims ? Sales sionistes ?

Les israéliens qui quittent leur pays sont souvent mal considérés par leurs ex-compatriotes. Ceux-ci les appellent les « Yordim ». Yordim est un terme péjoratif signifiant littéralement ceux qui descendent par opposition à ceux qui montent en Israël les Olim. Le phénomène des israéliens expatriés a tendance à être minimisé en Israël. Il est difficile de se faire une idée de l’ampleur et de l’évolution du phénomène tant les statistiques israéliennes ne permettent pas réellement de le mesurer. Mais quand on voit les efforts déployés par le gouvernement israélien pour étoffer sa démographie juive, il y a de quoi se poser des questions. Quand on demande à Effi et Amir s’ils se considèrent comme des expatriés, des exilés ou encore des yordims, on sent bien qu’ils se sentent à l’étroit dans ces cases. Quelque part s’ils sont venus au pays des zinneke, c’est pour se libérer des étiquettes. Mais on n’y échappe jamais complètement.
Critiqués là-bas par leurs ex-concitoyens, ici, ils doivent, comme d’autres immigrés, faire face à la sempiternelle question : d’où venez-vous ? Ils disent ne pas toujours se sentir à l’aise dans le climat actuel mais précisent-ils « c’est plus par peur d’être mis dans une case que par peur de l’antisémitisme ». En tant que juifs et israéliens, ils pourraient aussi bien être confrontés à de l’antisémitisme qu’à de l’anti-israélisme primaire. Ils n’ont jamais vécu personnellement de mauvaises expériences mais ils ont entendu des récits d’amis moins positifs: « j’ai des amis qui ont vécu des expériences pas très drôles, du coup j’ai toujours cette peur et j’essaie de ne pas vivre dans la peur. Alors je me dit : allez on est tous des êtres humains. Je ne suis pas responsable de mes origines. J’en suis ni fière ni honteuse. Elles font partie de moi mais elles ne me définissent pas »

[1] David GROSSMAN (1995), La fin du sabra mythique, article du 7 novembre 1995 dans Libération.
[2] Source : wikipédia
[3] Georges LEBOUC (2006), Dictionnaire de belgicismes, éditions Racine.