Cela fait longtemps que je suis confrontée au regard intrigué de l’autre alors que je ne suis ni bronzée ni bouclée. Physiquement, je passe pour le commun des mortels tout au plus pour une européenne d’origine espagnole ou italienne, jamais vraiment pour une belge. Si j’ai rarement été confrontée au délit de faciès (même si j’avoue ne jamais avoir essayé non plus d’entrer au Cercle de Lorraine), en revanche, j’ai un nom qui en dit long sur mes origines et il m’est souvent arrivé de devoir me justifier par rapport à la politique d’un Etat dans lequel je n’habite pas et cela même lors d’entretiens d’embauche. A noter que j’ai aussi eu droit, grâce à mon nom de famille polonais, à des propos racistes visant les polonaises.

Mon étrangeté vis-à-vis des autres, je ne l’ai comprise que vers 15 ans. C’est lors de mon passage (en secondaire) de l’école juive à l’école communale que je fut confrontée pour la première fois à des enfants non-juifs. Comme j’ai eu un parcours scolaire mouvementé, je me suis retrouvée dans des sections faibles composées quasi exclusivement de doubleurs et d’élèves issus de l’immigration marocaine, turque mais aussi portugaise, espagnole et italienne. Peu de « belgo-belges » en fait. Dans l’école où j’ai terminé ma scolarité, nous étions à tous casser 5 ou 6 juifs sur toute l’école et dans ma classe, j’étais systématiquement la seule juive.
Dans ce contexte, il m’est arrivé d’être confrontée aux préjugés des autres qui allaient de regards intrigués à certains propos que l’on qualifierait facilement dans le contexte actuel de dérapages antisémites. Ce qualificatif n’avait alors pas lieu d’être à l’époque où je l’ai vécu mais le contexte (de résolution du conflit israélo-palestinien notamment) du début des années 90’ était bien différent. Dès lors, loin de moi l’idée de généraliser à partir de mon cas personnel mais c’est pour moi ici l’occasion de poser les bases d’une réflexion à partir d’un récit incarné, le mien.

Je me souviens bien par exemple de tel garçon d’origine turque qui m’a dit sans savoir que j’étais juive ne pas être raciste sauf à l’égard des juifs ou de tel autre qui se moquait de l’accoutrement des juifs orthodoxes pensant que tous les juifs étaient ainsi vêtu. Ce n’était pas simple mais je me suis structurée avec cette différence et j’ai appris à me défendre contre des propos relevant avant tout de l’ignorance.
A la même époque, j’ai également découvert que j’avais un nom exotique. J’ai du apprendre à répondre aux interrogations des autres sur ce prénom israélien et ce nom de famille polonais. Paradoxalement mes parents ne se vivaient pas comme étant issus de l’immigration. Pour pouvoir répondre (ou pas) aux questions des autres sur mes origines, il a fallu que je réalise une quête identitaire. Savoir qui j’étais réellement et quelles étaient mes racines.

Ce dont je me souviens également quand je me (re)met dans ce contexte de changement, ce sont mes propres préjugés vis-à-vis des autres  et notamment vis-à-vis des arabo-musulmans. Ceux-ci m’avaient été inculqués par mon environnement familial (en Belgique ou en Israël) et social (à l’école, dans les institutions juives…). Par exemple, l’école juive que je fréquentais en primaire était située à Cureghem dans un quartier vécu comme « dangereux » ce qui générait des sentiments de défiance vis-à-vis de la population locale.

La prise de conscience de ces préjugés m’ont permis de ne pas appréhender d’emblée les propos négatifs sur les juifs comme un antisémitisme profondément ancré dans la conscience de mes congénères mais bien comme quelque chose qui existait dans tous les milieux et dans toutes les familles y compris la mienne.
Loin de correspondre aux clichés associant tous les juifs à la bourgeoisie ou à l’intelligentsia, ne venant pas d’un milieu social spécialement favorisé ni sur le plan culturel ni sur le plan économique, mon éducation – mon capital culturel – était assez similaire à celle de mes camarades de classe. Ce que j’ai pu observé alors, c’est qu’à force de se fréquenter quotidiennement s’est développée une complicité et ces préjugés liés à nos identités respectives furent rapidement relégués au second plan voire aux oubliettes.

Mais j’ai aussi compris que j’allais toujours être considérée a priori dans le regard de l’autre comme une étrangère. J’ai donc développé une sensibilité toute particulière à la stigmatisation dont font l’objet ceux qui sortent du lot pour une raison ou une autre que ce soit les noirs, les arabes, les homosexuels ou les marginaux de tous poils… Et de là aussi s’est développée l’idée que ce combat était universel.