Graphisme et mémoire : les 80 ans de l’UPJB en revue

par | Jan 31, 2026 | BruxelleS

Mettre en page une histoire vivante

Mettre en page un numéro anniversaire n’est jamais un exercice simple. Lorsqu’il s’agit d’un numéro hors série qui célèbre les 80 ans de l’Union des Progressistes Juifs de Belgique – UPJB, l’enjeu dépasse largement la forme : il s’agit de rendre lisible une histoire collective, traversée par des engagements politiques, des débats internes, des héritages parfois conflictuels, des trajectoires humaines mais aussi des fragilités matérielles. La revue Points Critiques s’est ainsi arrêtée durant plusieurs années, faute de financements, avant de pouvoir être relancée à l’occasion de ce numéro hors série.

Pour ce numéro spécial de Points Critiques, un important travail éditorial a d’abord été mené par le comité de rédaction : choix des thématiques, des angles, des autrices et auteurs, collecte des témoignages, mise en discussion des lignes de force à faire émerger (voir le sommaire). C’est dans ce cadre-là que s’est inscrit mon travail de graphisme et de mise en page.

La question qui a guidé ce travail n’était donc pas tant de «raconter» l’association que d’accompagner, par la forme, les choix éditoriaux posés en amont : comment donner à voir 80 ans d’histoire sans figer cette mémoire, comment organiser la circulation entre les textes, les entretiens et les témoignages, comment donner à lire une histoire plurielle et, malgré tout, faire sens commun. Un sens commun qui se dégageait déjà largement des contributions, tant elles faisaient apparaître des lignes de force partagées.

De la mise en page comme espace de récit

Le graphisme n’est jamais seulement décoratif. Il s’inscrit dans un cadre éditorial préalablement défini, qu’il prolonge et met en forme. Il organise les voix, hiérarchise les récits, crée des respirations.

La couverture participe pleinement de ce travail de mise en récit. L’illustration commandée au peintre belge Paul Trajman — un arbre noir sur fond blanc, réalisé à l’encre — devait initialement être accompagnée de l’histoire de l’UPJB, déclinée à travers ses différents acronymes. Cette piste a finalement trouvé sa place dans une page dédiée, sous la forme d’une ligne du temps mise en regard des témoignages, avant que, au fil des essais et des détours, la couverture n’adopte définitivement la version blanche de l’arbre sur fond bordeaux.

Par ses racines, son tronc et ses multiples branches, l’arbre évoque à la fois l’ancrage et le déploiement. Il devient une métaphore de l’inscription diasporiste de l’UPJB et de son évolution à travers l’histoire, depuis Solidarité juive, fondée au sortir de la guerre en 1945, jusqu’à aujourd’hui, en passant par les différentes appellations qui ont marqué la vie de l’association (voir notamment « Il était une fois le Kloub », de Jacques Schiffmann).

Une attention particulière a également été portée aux illustrations, majoritairement issues des œuvres présentées lors de l’exposition collective organisée pour les 80 ans de la Maison*. Leur intégration n’a pas été sans contraintes : certaines photographies initiales, réalisées au téléphone, se sont révélées insuffisantes pour l’impression. Il a fallu retravailler, ajuster, parfois recommencer — rappel très concret que fabriquer une revue est aussi un travail matériel, fait de limites techniques et de solutions créatives, et de beaucoup de temps et de patience.

Cette maquette n’est évidemment pas le produit d’un geste solitaire. Elle s’est inscrite dans une dynamique collective, en dialogue étroit avec le comité de rédaction, au fil de discussions, d’ajustements et d’arbitrages éditoriaux. Ce travail éditorial et graphique a également été soutenu par les correctrices, dont la relecture attentive a assuré la qualité orthographique et typographique de l’ensemble : un travail discret, essentiel.

Il s’est enfin prolongé jusque dans l’impression, réalisée en Belgique sur papier recyclé par Zwartopwit — un choix à la fois politique et matériel, qui ancre cette revue dans des pratiques cohérentes avec les valeurs qu’elle défend.

Les choix typographiques ont également fait l’objet d’une attention particulière : Karrik, typo libre développée par l’association Velvetyne, dialogue avec New Courier et Lato, dans un équilibre entre mémoire militante, lisibilité et ancrage contemporain.

Témoigner, au pluriel : 33 voix pour un récit commun

Ce numéro est traversé par 33 témoignages réunis sous le titre « L’UPJB selon… ». Pensés comme des points d’ancrage incarnés, ils dialoguent avec les articles de fond et avec l’histoire politique de l’association. Ensemble, ils dessinent une cartographie sensible de l’UPJB, faite de parcours militants, culturels et familiaux, parfois dissonants, souvent complémentaires.

C’est précisément cette impression de continuité et de sens collectif qui a inspiré « Raconter l’UPJB : de l’intime au politique ». Ce qui n’a pu être contenu dans la couverture — la tentative de raconter l’histoire de l’UPJB à travers ses acronymes — a trouvé sa place dans une page dédiée, où la ligne du temps mise en regard des témoignages montre comment les trajectoires individuelles composent un récit commun.

Une mémoire en mouvement

La mise en page a accompagné cette intention : faire exister les témoignages sans les isoler, éviter toute hiérarchie implicite entre analyses politiques et paroles vécues, rendre visible la tension féconde entre l’intime et le politique.

Travailler graphiquement sur ce numéro, c’était ainsi participer à une écriture collective, où la forme soutient le fond et où l’histoire de l’UPJB se raconte moins comme une ligne droite que comme un tissu de voix, de générations et d’engagements.

Pour faire connaissance avec l’UPJB, qui fête ses 80 ans, et saisir ce qui fait sa singularité aujourd’hui, on pourra aussi se tourner vers l’actualité. À l’heure où j’écris ces lignes, un article de la RTBF vient d’être mis en ligne, revenant sur l’histoire et le positionnement de l’association : « Juifs belges progressistes et non sionistes depuis 80 ans, l’UPJB fait entendre sa différence ».

Je dédie ce billet à toutes celles et ceux qui, dans l’ombre, ont mis en page Points Critiques avant moi, faisant vivre, numéro après numéro, cet espace essentiel de débats juifs progressistes.

Notes

* En arts plastiques notamment, Solidarité juive (Sol) d’abord, puis l’Union des Progressistes Juifs de Belgique (UPJB), ont constitué au fil du temps un vivier de création et d’inventivité. Pour les 80 ans de l’UPJB, l’exposition collective a pris la forme d’une rétrospective d’artistes professionnel·les proches de la maison, chacun·e représenté·e par une œuvre. ↩︎

** Artistes présenté·es dans le cadre de l’exposition collective des 80 ans de l’UPJB : Jacques Aron, Marianne Berenhaut, Rose Bulka, Serge Creuz, Jo Dustin, André Goldberg, Jean Goldmann, Serge Goldwicht, Françoise Gutman, Elie Gross, Max Lapiower, Marghita Lewi, Arié Mandelbaum, Stéphane Mandelbaum, Richard Moszkowicz, Antonio Moyano, Maurice Pasternak, Kurt Peiser et Paul Trajman. ↩︎


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