Entretien avec le photographe Martin Barzilaï

Martin Barzilai est photojournaliste, il enseigne aujourd’hui la photographie à Paris. Il a récemment publié un livre “Refuzniks. Dire non à l’armée en Israël” dans lequel il tire le portrait de jeunes et moins jeunes qui refusent (la longue) obligation militaire[1] qui a cours en Israël. La force du livre repose sur le souci de comprendre et d’exposer les trajectoires de celles et ceux qui font ce choix dans un pays en état d’urgence permanent, où l’armée est vue comme le garant de la sécurité et le fait de la servir comme un geste patriotique. Leur refus, qui témoigne d’un courage certain, les expose à des mesures de répressions et à une forme d’ostracisme.

Refuzniks. Dire non à l’armée en Israël”, le livre de Martin Barzilai, préfacé par le cinéaste Eyal Sivan et édité par Libertalia, a reçu le soutien d’Amnesty International. Martin Barzilai sera le vendredi 9 mars à 20h15 à l’UPJB pour y   présenter son livre.

“Ce qui me lie à Israël, c’est un truc d’exilé permanent.”

Je suis né à Montevideo en 1971. Pour fuir les nazis, mon grand-père paternel, d’origine juive, a quitté Paris pour l’Uruguay en 1940. En 1972, j’ai un an et demi, mes parents, à cause de la situation politique, décident de quitter l’Uruguay. Ils se demandent s’ils vont aller en Israël ou en France et finissent par choisir Paris. Dans le bateau qui ramène mon père de Montevideo à Paris, au moment de croiser la route du bateau qui va en sens inverse, mon père se demande s’il part ou s’il revient…

Ce qui me lie à Israël, c’est ce truc d’exilé permanent. Salonique-Paris-Rio-Buenos Aires-Montevideo-Paris… Arriver en Israël, cela a dû représenter pour certains l’espoir de trouver enfin un pays où vraiment s’installer. Mais, entre ceux qui, à un moment de l’histoire, font ce choix-là et la géopolitique, il y a un gap énorme. En interviewant les refuzniks, j’ai compris qu’il y avait plusieurs sens au mot sionisme, parfois même contradictoires… La réalité à laquelle on est confronté en allant là-bas, la violence d’un état colonisateur, nous contraint à prendre position.

“Je me suis rendu compte du contraste qu’il y avait entre l’endroit où je logeais à Tel-Aviv et les rues de Gaza”

Je suis suis allé en Israël pour la première fois en 1993. J’ai rendu visite à un ami vidéaste, plutôt un opposant. Lui et d’autres amis se sont dit que, comme photographe, j’aurais certainement envie d’aller en Cisjordanie et à Gaza, alors que moi je ne venais pas du tout pour ça, je venais par curiosité. Mais j’ai quand même accepté. Je me suis alors rendu compte du contraste qu’il y avait entre l’endroit où je logeais à Tel-Aviv et les rues de Gaza. J’ai soudainement réalisé la situation dans laquelle vivaient les palestiniens.

“A l’époque c’était particulièrement dur, celui qui n’avait pas fait son service était considéré comme un handicapé”

Pendant ce voyage, j’ai rencontré un jeune de mon âge, même goûts musicaux, mêmes opinions politiques. Lui-même était d’origine argentine. Son père avait disparu, victime de la dictature. Ses frères, sa mère et lui étaient venus s’installer en Israël, dans un kibboutz. Il m’a raconté comment il avait refusé de faire son service militaire et comment il s’était fait passer pour fou. En rappelant son histoire et la perte de son père pendant la dictature en Argentine, il a prétendu qu’il faisait des cauchemars avec des uniformes… et l’armée n’a pas voulu de lui… En fait, il vivait très mal son statut d’exclu de l’armée par rapport à ses copains qui faisaient tous leur service. A l’époque, c’était particulièrement dur : si tu n’avais pas fait ton service, tu es considéré comme handicapé.

“On entendait peu parler de ce qui se passait du côté de l’opposition de la construction du mur côté israélien.”

Ensuite, il y a eu la construction du mur. Si on entendait parler de ce qui se passait du côté palestinien, on ne savait pas grand-chose de ceux qui, du côté israélien, s’opposaient à sa construction. Avec une copine, on a décidé de rencontrer et d’interviewer ceux qui, du côté israélien, soutiennent les palestiniens. Là, on a fait la connaissance de ActiveStills[2], un groupe de photographes militants. A l’époque, ils se mêlaient aux manifestations des palestiniens contre le mur, prenaient des photos des exactions commises par les soldats israéliens pour ensuite les coller dans les rues de Tel-Aviv. Cette action peut paraître assez anodine quand on sait que des villages comme Bilin[3] se trouvent à moins d’une heure de Tel-Aviv mais la plupart des israéliens ne veulent pas voir ce qui se passe là-bas, et leur imposer ces photos prend alors tout son sens…

“Tout cela m’intéressait parce que ça en disait long sur ce qu’est la société israélienne.

Les israéliens qui refusent de faire leur service militaire sont évidemment minoritaires et leur choix les marginalise. Mais ce choix n’est pas toujours motivé par des raisons politiques. Certains le font pour des raisons plus personnelles, par exemple parce que, homosexuels, ils craignent l’homophobie de l’armée. Ceux-là sont plus difficiles à rencontrer : contrairement aux autres, ils ne cherchent pas à médiatiser les raisons de leur refus, aujourd’hui encore, ils vivent dans la honte. Celles et ceux qui ont acceptés d’être photographiés, ce sont ceux qui ont décidé qu’ils quitteraient le pays un jour. Tout cela en dit long sur la société israélienne, et c’est évidemment ce qui m’intéresse …

[1]                L’obligation militaire en Israël, c’est 3 ans pour les garçons et 2 ans pour les filles, et l’objection de conscience n’existe pas

[2]                Site web du collectif de photographes: http://activestills.org/

[3]                Un des hauts lieux de la contestation contre le mur israélien en Cisjordanie occupée