« La vie est une cerise, la mort est un noyau, l’amour est un cerisier. » Jacques Prévert (merci Rachid!).
Je suis allée visiter Sefrou, cette ville nichée au pied de l’Atlas, où sont nés mes grands-parents maternels. Je ne sais pas grand-chose d’eux, malheureusement. Ils sont partis trop jeunes, et j’étais trop petite pour leur poser toutes les questions que j’aimerais tant leur poser aujourd’hui. Alors, je sonde la terre et les paysages, les traces et les gens qui sont restés au bled, espérant retrouver un écho de leur existence.
Sefrou, surnommée le jardin du Maroc, est un lieu à part. Son paysage verdoyant, ses cascades rafraîchissantes et son artisanat en font un joyau du patrimoine marocain. Mais pour moi, c’est avant tout une terre de mémoire. Autrefois surnommée la petite Jérusalem, la ville a longtemps abrité une importante communauté juive, dont faisaient partie mes ancêtres. Au XIXe siècle, les Juifs y étaient même plus nombreux que les musulmans – Arabes et Berbères confondus.
Les Juifs de Sefrou venaient d’horizons divers. Certains étaient des Berbères indigènes originaires, les Toshavims (תושבים « indigènes » en hébreu) de la région de Tafilalt, d’autres étaient des Juifs arabophones venus de Fès, tandis que d’autres encore descendaient des exilés espagnols ayant fui la Reconquista de 1492 : les célèbres Mégorachims (מגורשים, « expulsés » en hébreu). Avant leur départ massif vers Israël dans les années 1950-1960, ils représentaient près d’un tiers de la population de la ville, soit environ 4 000 personnes. Aujourd’hui, Sefrou compte environ 72 500 habitants, mais les traces de cette présence juive s’effacent doucement.
J’ai marché dans l’ancien Mellah, ce quartier où mes grands-parents ont peut-être grandi. J’ai visité l’école Em Habanim, qui résonne encore des éclats de voix d’enfants en train d’apprendre. Et puis, il y a eu le cimetière juif. Un lieu silencieux et puissant, où j’ai découvert des noms gravés dans la pierre, des noms qui pourraient être ceux de ma famille – Assouline. Était-ce un cousin ? Une aïeule ? Je n’ai que des questions, mais ces pierres me racontent déjà quelque chose.
Le patrimoine juif de Sefrou ne se limite pas aux souvenirs. Il est inscrit dans la ville elle-même, dans son artisanat. La fabrication des célèbres boutons de soie (aqqad), par exemple, était un savoir-faire d’abord développé par les Juifs avant d’être partagé avec les musulmans sous le protectorat français. Autre témoin de cette histoire, la Grotte du croyant, anciennement appelée Grotte du juif, figurait parmi les plus anciens lieux de culte de la ville.
Au-delà de cette mémoire, Sefrou continue de vivre, portée par son festival des cerises, inscrit au patrimoine immatériel de l’UNESCO, et par son architecture où se mêlent influences andalouses, amazighes et rurales. Entre ses riads traditionnels, ses portes monumentales et ses paysages luxuriants, cette ville incarne un passé où Juifs et musulmans coexistaient en harmonie.
Je repars avec plus de questions que de réponses, mais aussi avec un sentiment étrange et réconfortant : celui d’avoir foulé la même terre que mes ancêtres, d’avoir retrouvé, à travers des ruelles et des pierres, un fragment de mon histoire.





