Je suis née à Bruxelles en 1974 d’une mère israélienne et d’un père belge, tous deux juifs. Israël a toujours été idéalisé dans ma famille. Pendant longtemps, j’ai cru qu’Israël était un désert avant l’arrivée des juifs en 1948. Je n’avais jamais entendu parlé des palestiniens. C’est bien plus tard vers la vingtaine que ma vision du monde a évolué mais il m’a fallu encore vingt ans, avant d’oser émettre une opinion critique publiquement.

En juillet 2014, une nouvelle guerre commençait à Gaza, l’idée qu’une nouvelle tragédie soit sur le point de commencer et que « nous » allions, une fois de plus, nous taire, m’était devenu insupportable. Sur Facebook, je décide d’exprimer mon indignation par rapport à l’aveuglement de la société israélienne vis-à-vis des milliers de morts palestiniens. Ensuite, assez rapidement, j’ai commencé à recevoir des messages haineux et des menaces. Des recherches m’amènent à découvrir la source. Un individu raconte que j’organise des manifestations anti-Israël et invite la communauté juive à me considérer comme une personne dangereuse. Ces propos mensongers et diffamatoires deviennent rapidement viraux et des membres de la communauté juive se mettent à les propager jusqu’à ce que cela arrive aux oreilles de ma propre famille. Captures d’écrans à l’appui, je les publie sur mon mur pour montrer ce qui se passe quand on ose, en tant que juive, manifester son empathie envers les palestiniens.

Suite à cela, j’ai reçu des centaines de messages de soutien et mon témoignage a été publié dans un média belge. Ce soutien populaire et médiatique m’a aidé à me sentir moins seule et aussi à faire comprendre à ma famille ce qui s’était réellement passé. Ce fut pour moi un vrai « coming out » parce qu’oser critiquer la politique israélienne quand on a vécu une partie significative de sa vie dans la communauté juive, c’est oser se confronter à son milieu familial et risquer le rejet. Peu de gens sont prêts en payer le prix.

Par ailleurs, je pense aussi qu’il est plus important que jamais de lutter contre l’antisémitisme. Ce n’est pas parce que je critique ouvertement la politique israélienne que je ne vois pas les dérives antisémites qui ne cessent d’augmenter depuis les années 2000. Il est de mon devoir de rester vigilante et de dénoncer ceux qui instrumentalisent parfois le conflit israélo-palestinien pour véhiculer des propos haineux vis-à-vis des « sionistes » (terme que je n’utilise plus tellement il est galvaudé) et qui ne servent en rien la cause palestinienne. Montrer que tous les juifs de Belgique ne cautionnent pas la politique israélienne – qu’ils sont capables de s’élever contre les injustices infligées aux palestiniens – est aussi une bonne manière d’éviter les amalgames.

Sharon de Bruxelles, le 21 octobre 2018.

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